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SORET, Jean-Hugues Philosophie de l’Action catholique, Blondel-Maritain

septembre 10, 2013 Laisser un commentaire

Paris : Cerf, 2007.

Jean-Hugues Soret est un prêtre — « curé de paroisse » selon sa fiche auteur sur le site des éditions du Cerf —qui enseigne l’histoire de la théologie à l’Université Catholique de l’Ouest (d’Angers). Il propose une approche intéressante de l’Action catholique fondée sur les idées théologiques et non l’histoire des mouvements. L’argument principal de cet ouvrage (qui est la reprise augmentée d’une thèse de 1991) est simple :

on ne peut comprendre l’histoire de l’Action catholique en France sans saisir en arrière-plan le débat intellectuel et théologique français entre deux figures majeures : Maurice Blondel (1861-1949) et Jacques Maritain (1882-1973).

La généalogie romaine de l’Action catholique

L’ouvrage, d’une remarquable densité, aborde sur le temps long de l’organisation de l’Action catholique dans le dernier tiers du XIXe siècle à la crise de l’ACJF en 1956 les courants tant romain que français qui ont irrigué l’engagement des laïcs dans la société. En procédant une telle généalogie (chapitres 1 & 2), l’auteur veut surtout montrer qu’on saisit mieux les crises des mouvements et les incompréhensions qui ont pu surgir entre différents acteurs.

L’Action catholique surgit dans la pensée du Magistère dans le dernier tiers du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, en réponse à l’impasse politique où avait mené la ligne intransigeante* qui triomphe avec le Syllabus (1864) de Pie IX. Dans ce mouvement, il rappelle plusieurs étapes qui sont bien connus mais dont il formule synthétiquement leur apport réciproque :

  • Léon XIII (pape de 1878 à 1903) consacre le thomisme** comme le corps doctrinal central du catholicisme dans l’enseignement de la théologie et la production intellectuelle. Les documents officiels de Léon XIII restent même classiques : l’autonomie du politique est récusée, la société politique doit rendre un culte à Dieu et soutenir la seule religion vraie. En un mot, la puissance civile doit se soumettre au pouvoir spirituel (voir l’encyclique Immortale Dei, 1885).  Néanmoins, il opère un premier déplacement en ne liant plus le sort de l’Église à celui des monarchies traditionnelles et permet ainsi le développement de la première génération de partis démocrates chrétiens (même s’il la recadre strictement en 1901 dans l’encycllique Graves de communi ) . De plus, il conçoit l’existence de « questions mixtes » dont la gestion revient autant à l’Église qu’à l’autorité publique. Pour y répondre, il promeut l’investissement de laïcs sous le conseil et l’éclairage des clercs. Enfin, il officialise le catholicisme social par l’encyclique Rerum novarum (1891) qui  consacre l’importance de la question ouvrière et sociale, de la justice des rapports économiques et marchands, dans la sphère d’action des catholiques.
  • Pie X (pape de 1903 à 1914) est le premier à parler officiellement d’ « Action catholique » dans une encyclique à destination de l’Italie Il firmo proposito en 1905. Les catholiques italiens y sont appelés à tout restaurer dans le Christ et ne pas laisser l’Église se réduire à la sphère « temporelle ». Dans la lettre egregi vos à Jean LEROLLE, président de l’ACJF, de 1907 le pape donne les principaux éléments de définition de l’Action catholique : elle passe par l’action sociale (selon la célèbre formule de l’ACJF « sociaux parce que catholiques »), elle nécessite la formation (le tryptique « piété, étude, action »), elle est à distance de la politique et elle est encadrée par des aumôniers. Si en 1910 le Sillon est condamné c’est qu’aux yeux du pape, c’est bien parce qu’il a voulu se placer sur le seul terrain temporel (cf. citation infra).
  • Benoît XV (pape de 1914 à 1922) n’apporte rien de substantiel à l’enseignement romain sur l’Action catholique et s’affaire surtout autour de la question de la guerre.
  • Pie XI (pape de 1922 à 1939) peut être tenu pour le grand théoricien de l’Action catholique et de son surgeon spécialisé dans ses discours et quelques passages d’encycliques. C’est sous son pontificat que l’emploi de l’expression se généralise au sein du catholicisme.  Dans l’encyclique Urbi Arcano (1921), il part de la ruine du monde contemporain après la guerre pour souhaiter le retour d’une chrétienté conçue comme la royauté du Christ.  On tient Pie XI comme le père de la spécialisation à partir de la phrase tirée de l’encyclique Quadregesimo anno (1931) : « les apôtres immédiats des ouvriers seront les ouvriers, les apôtres du monde industriel seront des industriels et des commerçants » qui valide indirectement l’intuition du Joseph Cardjin qui organise la première Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC) en Belgique en 1925.

*Jean-Hugues Soret situe sa compréhension de l’intransigeantisme dans la lignée des travaux de Jean-Marie Mayeur et Émile Poulat comme l’opposition catholique au libéralisme philosophique, qui fait de la raison individuelle une norme supérieure et de l’indifférence religieuse un moyen de vivre ensemble, ainsi qu’au libéralisme économique qui fait de la loi du profit un principe de déstabilisation des communautés économiques intermédiaires (familles, professions).

**Le courant philosophique faisant référence à l’œuvre du dominicain saint Thomas d’Aquin (1225-1274).

La particularité française

Le grand mérite du livre de Jean-Hugues Soret est de partir de l’enseignement romain pour retourner au cadre national français, ce qui lui permet de saisir les particularités de notre pays dans l’organisation de l’Action catholique spécialisée. Il pointe deux acteurs:

  1. Émile Guerry (« l’Abbé Guerry ») (1891-1969), vicaire général du diocèse de Grenoble et auteur en 1936 d’un ouvrage compilant textes et discours des papes sur le laïcat : L’Action catholique, textes pontificaux (Paris, Desclée de Brouwer, 1936). Il devient en 1939 archevêque de Cambrai et, après la seconde Guerre mondiale, le secrétaire de l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques (ACA). On le retrouve comme rédacteur de l’article « Action catholique » dans l’encyclopédie Catholicisme de Letouzey et Ané (Paris, 1948).
  2. Stanislas Courbe (« le Chanoine Courbe ») (1886-1971), prêtre du diocèse de Paris, il gère au nom de l’ACA le Secrétariat de l’Action Catholique à partir de sa création en 1931.

Ces deux ecclésiastiques, par leurs écrits et leur rôle central à l’ACA, théorisent l’Action catholique générale ou spécialisée pour les évêques français. L’Action catholique reste fondamentalement conceptualisée dans le respect de la hiérarchie épiscopale et sous le contrôle des aumôniers même si une forme d’autonomie, jamais accordée auparavant, peut-être octroyée aux laïcs dans l’animation des mouvements. Jean-Hugues Soret pointe les traits particuliers de cette réflexion (et ainsi mieux comprendre les crises ultérieures) :

  • l’apostolat y est conçu classiquement autant comme un moyen de sanctification personnelle qu’un moyen d’établir la royauté du Christ (« rétablir le règne du Christ dans les coeurs aussi bien que la société », GUERRY, 1936, p. 102).
  • Il est conçu de manière extensive par l’épiscopat français. Le secrétariat d’Action catholique de Stanislas Courbe gère plus d’une centaine d’associations, fédérations et mouvements dans des secteurs aussi variés que le catéchisme, la presse, l’école, la préparation au mariage, etc.
  • le « mandat » est un élément central du dispositif de liaison entre les évêques et les mouvements. Le terme (que l’on trouve chez Guerry dès 1936) est tiré d’une phrase du cardinal Pacellli au président de l’Action catholique italienne. Si les fins de l’AC relèvent de la hiérarchie (le clergé), les moyens reviennent aux laïcs.
  • la spécialisation (cf. citations infra) créée par la JOC-F ne saurait toutefois dans l’esprit des concepteurs ecclésiastiques de l’AC modifier fondamentalement la pratique et la doctrine traditionnelles de l’Église : « à aucun moment n’est envisagé l’hypothèse que la pédagogie particulière de la JOC puisse en retour modifier les conditions, voire le contenu, de l’enseignement dont les prêtres sont chargés dans le mouvement » (p. 109)

L’influence de Maritain sur la JOC-F et les prêtres diocésains

Selon Jean-Hugues Soret, la problématique relation entre l’Action catholique et la politique est réglée intellectuellement dans l’œuvre de Guerry par de multiples emprunts à la pensée du philosophe Jacques Maritain (1882-1973). Ce dernier a une influence considérable dans le catholicisme français après la condamnation en 1926 de l’Action Française par Pie XI.

Un ouvrage comme Primauté du spirituel (1927) donne une argumentation intellectuelle de type thomiste à une décision que beaucoup de catholiques ont du mal à recevoir : le primat dans l’action chrétienne revient au « spirituel ». En 1937, Humanisme intégral complète la pensée du philosophe : l’édification d’une nouvelle chrétienté est possible à condition de s’appuyer sur un humanisme « intégral » qui dépasse à la fois le libéralisme bourgeois et le marxisme. Maritain y expose la différence de l’engagement « en chrétien » (qui n’engage pas l’Église en tant que telle, sur le plan du bien commun temporel) et l’engagement « en tant que chrétien » (qui engage l’Église dans son apostolat). Le militant d’Action catholique idéal de l’épiscopat agit « en tant que chrétien » dans les limites du mandat qui lui a été assigné.

Enfin, en prônant un humanisme qui trace son chemin entre le libéralisme et le marxisme, Maritain prend au sérieux le développement du marxisme (via le PCF), notamment dans les milieux populaires. Il donne à comprendre au catholique le « rôle historique du prolétariat » et pointe la responsabilité historique des catholiques qui ont pu laisser supporter le développement des mauvaises conditions de vie du prolétariat. Pour Jean-Hugues Soret, Humanisme intégral influence autant l’épiscopat français que les aumôniers d’Action catholique. Cet ouvrage donne un contenu concret à la thématique de restauration du règne de Christ de Pie XI et influence considérablement tout une génération de militants. Il s’agit d’un élément central du corpus doctrinal des prêtres diocésains, de Pierre Guérin le fondateur de la JOC-F française et des militants jocistes.

L’influence de Maurice Blondel sur l’ACJF et ses aumôniers

Pour Jean-Hugues Soret, le malentendu entre l’épiscopat français, la JOC, d’un côté, et l’ACJF, et la JAC, de l’autre vient qu’une autre figure influence les aumôniers de la JAC ou les aumôniers  jésuites de l’ACJF : celle du philosophe Maurice Blondel (1861-1949). Ce dernier développe une philosophie aux accents plus « immanentistes » où le surnaturel ne pré-existe pas en soi à l’action ni à la nature humaine, mais où la révélation s’accomplit en permanence dans des actions et une histoire collective et individuelle.

Maurice Blondel appartient à une autre génération que Jacques Maritain. Normalien, professeur de philosophie, il appartient à celle des catholiques qui intériorisent fortement l’appel au ralliement (à la République pour la changer de l’intérieur) de Léon XIII en 1891. Il récuse l’idée d’un parti catholique ou même d’un syndicat confessionnel et se montre favorable à une autonomie légitime du laïcat. On le retrouve dans le moment intellectuel du modernisme au tournant du siècle du côté de ceux qui critiquent l’apologétique traditionnelle. Dans sa Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d’apologétique (1896) il appelle les catholiques à accepter comme postulat l’autonomie de la raison et critique le thomisme comme n’étant plus à même de répondre aux exigences modernes. 

Il est en désaccord intellectuel avec Jacques Maritain à qui il oppose une philosophie où l’ordre naturel suffit. Pour Jacques Maritain, en renonçant à saint Thomas d’Aquin, le catholicisme renonce à l’expression rationnelle de la foi (Antimoderne, 1922). Pour Maurice Blondel,  en revanche, la réhabilitation de la scolastique est vaine car nos contemporains sont trop attachés à l’autonomie de la raison. Blondel récuse globalement une métaphysique autonome de l’ordre naturel, là où Maritain défend l’idée catholique d’une « surnature » qui est supérieure à la raison et sans laquelle l’homme s’égare.  Maurice Blondel veut une philosophie ouverte à la possibilité de la foi et qui ne se clôt pas sur elle même.

L’influence blondélienne aurait atteint sa maturité dans les années 1930-1950. La pensée de Maurice Blondel se diffuse par son activité de journaliste (souvent sous pseudonyme), dans des revues comme Politique, revue de doctrine et d’action créée en 1927, mais aussi grâce à son réseau familial : son beau-frère est le fondateur des Semaines Sociales en 1904 et son gendre, Charles Flory, est le président de l’ACJF de 1922 à 1926.

Sur le plan politique, on retrouve chez Blondel et les « blondéliens » une même aversion pour le nationalisme d’Action Française et les différentes forces d’extrême-droite. Durant l’entre-deux-guerres, il se place résolument du côté de la démocratie contre la montée des totalitarismes. Récusant toute forme d’intransigeantisme pratique ou théorique, Maurice Blondel conçoit que des chrétiens s’engagent au sein d’alliances démocratiques. Il aurait ainsi influencé le passage à la résistance de certains membres de l’ACJF. Les blondéliens, en prenant nettement parti pour les démocraties libérales, sont moins tentés par le corporatisme de Vichy ou le soutien à des régimes autoritaires mais catholiques (franquisme). Les régimes libéraux, malgré leur défaut, s’inscrivent dans le moment de leur histoire et apparaissent largement préférable aux totalitarismes de tout bord mais surtout au rêve d’idéales chrétienté qui n’arriveront jamais. La guerre donne comme un écho aux thèses blondéliennes que l’on retrouve chez Yves de Montcheuil (1900, mort au maquis dans le Vercors en 1944) et François Varillon (1905-1978), tous les deux jésuites et aumôniers de l’ACJF. Cette postérité recule dans les années 1950, notamment après la thèse de Paul Ricoeur Philosophie de la volonté qui critique l’immanentisme de Blondel comme une forme d’innocence politique.

L’après-guerre ou l’éclatement d’un malentendu

Un signe avant-coureur : la crise de la JAC de 1955

Afin de montrer l’éloignement progressif de la conception du laïcat chez des militants des conceptions de l’Action catholique de l’épiscopat français telles qu’elles sont exposées dans l’ouvrage d’Émile Guerry de 1936, Jean-Hugues Soret se livre à une série de commentaires de textes et discours d’acteurs catholiques (surtout jacistes) pour montrer l’incompréhension grandissante :

  • le texte inaugural du journal Jeunesse agricole de 1929,
  • le rapport de Jean Gravier, membre du comité national de la JAC, en avril 1939 à Paris,
  • le discours du cardinal Jean Verdier, au congrès national de la JAC en avril 1939,
  • le rapport d’Albert Cabardin, président de la JAC, au Conseil National du Mouvement en décembre 1945,
  • le rapport national d’orientation de la JAC en décembre 1955 proposé par René Colson,
  • la réponse de Jean Guyot, archevêque de Coutances à ce rapport en 1955.

Sans reprendre dans le détail de la démonstration, on peut noter comment émerge à la JAC sous l’influence blondélienne une conception alternative de l’apostolat que celle de l’épiscopat et des forces rurales conservatrices. Ce dernier est conçu avant comme un apostolat social. On ne transforme pas l’individu sans préalablement transformer son milieu. Il ne saurait y avoir une éducation chrétienne sans une éducation humaine préalable. La JAC peut soutenir les aspirations des jeunes à la modernisation des campagnes car cette dernière les humanise. L’ascétisme personnel (se contenter de ce qu’on a, faire avec ses mauvaises conditions de vie) est récusé pour un cheminement intérieur qui conduit le militant de son christianisme routinier et ritualiste à l’engagement, selon le modèle du Christ, pour les autres dans le changement social (rapport d’orientation de 1955).

Pour Jean-Hugues Soret, c’est cette divergence qui conduit à la première grande crise de la JAC dans l’après-guerre. Il en veut pour preuve la réponse au rapport d’orientation par le cardinal Jean Guyot (1905-1988), dans laquelle le prélat insiste sur la mission d’évangélisation des militants, puis, peu après, la promulgation en 1957 de la « Charte de Coutances » qui redéfinit le projet de la JAC dans un sens plus classique. La reprise en main du mouvement conduit également à une mise à l’écart des jésuites de l’aumônerie du mouvement.

La crise de l’ACJF en 1956

Jean-Hugues Soret  apporte donc un nouvel apport historiographique à la compréhension de la disparition de l’ACJF en 1956. Elle est à ses yeux le reflet entre deux théologies de l’engagement des laïcs : « l’ACJF aurait été créée par un laïc pour permettre aux chrétiens de prendre toute leur place, et donc toutes les responsabilités dans la société civile, ce que l’Église appelle le domaine du temporel. La JOC est créée, en dehors de l’ACJF, par un prêtre, avant tout soucieux de faire rayonner la présence du chrétien dans un milieu paganisé » (p. 13) . Si l’Action catholique spécialisée a pu s’organiser dans les années 1920 c’est à ses yeux en raison d’un besoin mutuel rendu caduc dans l’après-guerre : « la JOC [avait] besoin de l’ACJF pour se développer rapidement sur tout le territoire et résister aux attaques dont elle [était] l’objet. Les innovations pédagogiques de la JOC [permettaient ] en retour à l’ACJF d’être mieux implantée dans le milieu ouvrier, là où elle était traditionnellement faible » (idem). La crise de 1956 révèle que la conception de l’apostolat en cours à l’ACJF ne correspond plus aux conceptions de l’épiscopat depuis longtemps. Là pour l’ACJF le plus important était la prise de responsabilité dans la société civile (pour découvrir sa foi), pour l’Action catholique spécialisée des évêques, l’apostolat reste, avant tout, du domaine du « spirituel », de la transmission de la foi et qu’à ce titre il ne peut engager l’épiscopat et l’Église dans une action trop « temporel ».

Pour Soret, il faut lire la crise de 1956 comme le sommet de l’affrontement de deux courants qui traversent l’Action catholique française :

  1. un courant « maritanien », porté par Émile Guerry dans l’édification de sa doctrine de l’Action catholique, dans lequel le monde moderne va de plus en plus mal et sa regénération passe par le rétablissement d’une chrétienté renouvelée,
  2. un courant « blondélien », porté par l’ACJF et la JAC, qui se révèle particulièrement dans l’après-guerre, qui regarde le monde avec sympathie et souhaite voir les chrétiens s’insérer dans les cadres de leurs temps.

Citations

Sur la condamnation du Sillon en 1910 (pp. 84-85)

Les habitudes de libre discussion à l’intérieur du Sillon comme dans la société qui l’entoure, le refus de toute hiérarchie dans le mouvement sinon celle que peut donner la compétence, et donc le refus de donner dans l’organisation une place privilégiée aux prêtres, la rencontre dans l’action sociale des protestants, et même d’athées qui partagent les mêmes aspirations à plus de justice, de liberté, de fraternité , tout cela conduit d’abord le Sillon à rejeter les valeurs modernes […] enfin à déclarer que sauf en matière de religion l’autonomie de la conscience est un droit primordial pour chacun, que la dignité de chacun passe par la reconnaissance de cette liberté

Sur la spécialisation (pp. 108)  :

La spécialisation  est à la fois une méthode de formation et d’apostolat. Méthode de formation tout d’abord qui se caractérise par des traits essentiels : c’est une pédagogie adaptée, concrète et organique. Adaptée au cas de conscience qui se posait à chaque âme dans son milieu de vie alors que l’enseignement du haut de la chaire ne peut être qu’un rappel des principes généraux. Concrète puisque la méthode consiste à faire l’application des principes de la religion et des règles de vie chrétienne dans tous les degrés : dans le milieu familial, professionnel, social s’effore sous une forme déterminée à chacun, sans jamais spérarer le culte, d’un côté, et l’existence humaine de l’autre. Organique enfin, puisque cette application des principes à la vie toute entière se fait collectivement par une réflexion entre personnes appartenant au même milieu, organiquement, c’est à dire que l’organisation elle-même est agent de formation.

Sur la particularité de la JOC-F (p. 109)

La spécialisation résulte avant tout du choix fait par la JOC de ne s’occuper que des jeunes ouvriers. Mais l’originalité de la JOC ne repose pas uniquement sur la spécialisation. Et son succès lui vient de ces moyens novateurs que sont les enquêtes, la vie d’équipe, l’autonomie de décision laissée aux jeunes responsables, une nouvelle compréhension pour l’aumônier de son rôle que résument des formules comme « voir, juger, agir » ou « entre eux, par eux, pour eux »

Sur la position de Maurice Blondel dans le débat ordre naturel/ordre surnaturel (p. 317)

L’ordre surnaturel n’a (…) pas à se surimposer à l’ordre naturel, à la contraindre de réintégrer le droit chemin, mais la Révélation permet plutôt à celui qui la reçoit de discerner dans l’ordre naturel le véritable mouvement qui y est déjà présent et qu’il s’agit de guider vers sont juste établissement (…) l’accord ne résulte pas d’une subordination, même volontaire, du temporel au spirituel mais d’une coopération et d’une concertation dans laquelle l’autonomie de la philosophie est celle de la doctrine ont été respectées, chacune avec sa méthode propre

Dans l’ordre de l’action politique, il n’est donc plus besoin d’un parti catholique, puisqu’il n’y a pas de politique catholique, puisqu’il n’y a pas de politique dont le contenu serait spécifiquement catholique, inspiré directement par la Révélation, nul besoin d’un État catholique, nulle nécessité d’un chef d’État catholique. Il faut et il suffit que l’État, les partis, n’interdisent pas mais, au contraire, favorisent, car c’est l’intérêt de tous, la capacité de chacun à réaliser sa destinée »

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