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Les crises de l’Action catholique durant les Trente Glorieuses dans l’oeuvre de Denis Pelletier (1945-1975)

septembre 15, 2012 Laisser un commentaire

Nous procédons ici à une relecture d’un petit corpus issu de l’oeuvre de l’historien Denis Pelletier consacré à l’Action catholique et sa crise dans les années cinquante à soixante-dix :

Pelletier, Denis (1997) « L’Action catholique à l’épreuve », chapitre 3 de la Crise catholique, Paris : Payot, « Petite bibliothèque », pp. 73-97.

Crise des mouvements de jeunesse

Dans cette partie d’ouvrage, Denis Pelletier analyse comment les mouvements d’Action catholique participent à cette grande crise qu’il analyse. Il montre comment les mouvement d’Action catholique spécialisée rentrent en crise sur deux plans durant cette séquence de « crise » qu’il identifie dans le catholicisme entre 1965 et 1975 :

  1. Le flou grandissant autour de la notion de milieu. Les mouvements qui  correspondaient bien à la diversité culturelle de la société française en s’organisant selon le principe de la doctrine du mandat implose au cours des années soixante : « La crise est en grande partie d’origine sociologique : la croissance des Trente Glorieuses qui unifie les modes de vie et les cultures remet en cause l’apostolat par milieux et pourrait conduire à en réviser le principe, mais une telle réforme, considéré comme nécessaire par certains dès les années cinquante, pose des problèmes d’équilibre et de rapports de force entre les mouvements » (p. 73).  Au cœur de cet affrontement, il y a bien entendu la JOC-F qui se pense comme  l’Action catholique du milieu ouvrier et ne souhaite surtout pas qu’on associe pastoralement les enfants d’ouvriers à ceux des milieux indépendants (JIC) ou aux étudiants et lycéens (JEC)
  2. La radicalisation politique des mouvements. Elle remet en cause la notion de mandat sur laquelle s’était bâti les rapports entre l’ACS et l’épiscopat français. Si la politisation passe par les mouvements de jeunesse, selon une chronologie propre à l’ensemble de la société française depuis la Guerre d’Algérie et qui culmine au moment de Mai 68,  elle s’exprime également dans les mouvements d’adulte : l’ACO et les chrétiens du monde rural. Il y aurait selon Denis Pelletier un malentendu. Là où les militants se pensaient comme l’élite chrétienne de leur génération, les évêques y voient une sortie du mandat et une radicalisation des cadres du mouvement ne correspondant pas à la réalité de la base. 

 » Ce qui est intéressant dans la crise du modèle militant de l’Action catholique spécialisée, c’est la manière dont le politique y croise le social. Les mouvements étudiants et ruraux sont saisis par le tropisem gauchiste, mais c’est à travers le conflit de génération qui travaille la société française ; la JOC et l’ACO sont victimes de la crise d’identité de la classe ouvrière issue des Trente Glorieuses, mais celles-ci les conduit à s’aligner sur le PCF et la CGT, ce qui pose le problème de la nature de leur apostolat. Au fond, le système de l’apostolat par milieu résiste mal à l’unification des modes de vie et des cultures au profit des classes moyennes » (p. 90)

Mais, des signes avant-coureurs de cette crise sont déjà identifiables dans les années cinquante et soixante :

  • 1956 : la dissolution de l’ACJF (Association Catholique de la Jeunesse Française). Cette dernière avait été pensée dans l’entre-deux-guerres comme l’instance de supervision des différents mouvements de jeunesse dans les milieux. Après-guerre resurgit l’idée d’en faire l’organe fédérateur plus efficace de la jeunesse française. La JOC refuse au nom de la préservation du milieu et l’épiscopat lui donne raison.
  • 1957 : les Secrétariats de la JEC et de la JECF démissionnent pour dénoncer la torture en Algérie.
  • 1964-65 : crise à la JEC et la JECF, puis, « par ricochet », au MRJC. Ces deux mouvements publiaient depuis 1958 un hebdomadaire commun Rallye-Jeunesse.

À leur façon, les mouvements de jeunesse catholiques participeraient de la « crise d’autorité (qui) précède 1968 ». On la retrouve chez les communistes comme chez les protestants.

Devenirs particuliers dans la crise

Mais Denis Pelletier note que les différents mouvements d’Action catholique ne se positionnent pas de la même façon dans cette crise structurelle :

Organisations étudiantes et lycéennes d’Action catholique (JEC-F, Paroisse Universitaire, ACU)

  • Elles sont les plus touchées, notamment par une chute des effectifs. Les mouvements se resserrent sur les populations lycéennes plus qu’étudiantes. L’Action catholique universitaire et la Mission étudiante formées pour les étudiants après 1965 ne retrouvant pas l’ampleur passé.
  • Dans les événements de Mai, la faible participation des étudiants chrétiens vient en partie de là : « elle indique déjà le fait majeur de la période : les anciennes troupes de la JEC partent voir ailleurs, souvent dans un parti gauchiste » (p. 76). En juin 1969, les aumôniers JEC et ACU constatent que les lycéens se tournent vers les Comités d’Action lycéens (CAL) et que la JEC perd son rôle moteur dans l’UNEF.
  • La voie révolutionnaire. En avril 1970, lors du congrès d’Amiens, le bureau national de la JEC engage l’organisation dans la « voie révolutionnaire » suite à l’adoption d’un rapport inspiré fortement des thèses de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Condamnée par Mgr Marty (archevêque de Paris) elle est aussi objet de vifs débats dans le mouvement. Parallèlement l’ACU publie en 1972 une « charte révolutionnaire ».
  • La contestation, sous une rhétorique très politique, concerne aussi l’Église. Il y a un désir de trouver une « radicalité » de la vie chrétienne : « l’irruption du politique s’est opérée sur le mode de l’anti-politique ; plutôt que de procéder à une réorganisation de la société, il s’agissait de témoignait pratiquement, au niveau d’unités sociales restreintes, d’un ‘monde nouveau’, imminent et radicalement différent des situations historiques connues jusque là » (témoignage de Danielle Hervieu, ancienne de la Mission étudiante). Les étudiants catholiques peuvent se tourner contre l’Église institutionnelle et investissent des espaces alternatifs de l’expérience religieuse comme Taizé, Boquen et les communautés de base « contre-sociétés auto-gérées, mais « contre-Églises » qui inventent une ecclésiologie de la base marquée par la spontanéité liturgique. » (p. 78)
  • Un glissement du politique du culturel ou d’un culturel marqué des enjeux politiques selon un enjeu commun à de nombreux jeunes de la génération 1968. Les liens entre les personnes et les communautés, il s’opère un glissement propre à ces années.

Les ruraux (CMR, MRJC) 

  • Il constituent encore la partie numériquement sans doute la plus dynamique de l’Action catholique spécialisée. Les aînés de l’Action catholique du monde rural se retrouve au sein du mouvement Chrétiens en monde rural (CMR) qui regroupe 25 à 30 000 membres répartis en 3 500 équipes et dispose d’un groupe de presse éditant Panorama aujourd’hui, Clair-Foyer, Agri-Sept.
  • La crise se noue de façon particulière sous la forme d’un conflit de génération entre aînés des CMR et jeunes du  MRJC. En 1972, un congrès d’aumôniers est perturbé par des jeunes du MRJC. 
  • Le mouvement est divisé entre ses branches nées en 1967 pour englober la variété socio-économique des ruraux : agriculteurs, jeunes travailleurs salariés, scolaires-étudiants.
  • La radicalisation politique après Mai 68 « d’autant plus rapide qu’elle a les caractères d’une conversion tardive ». À la session nationale de Jambville en 1969 intervient le théologien dominicain Jean-Yves Jolif « proche des milieux communistes ». Le MIJARC  (mouvement international) devient l’un des relais des expériences brésiliennes des communautés de base et de la théologie de la libération. L’analyse néo-marxiste et tiers-mondiste se diffuse dans le mouvement et sert à expliquer les mutations que connaissent les campagnes françaises elles-mêmes (intégration dans l’économie de marché) quitte à remettre en cause les options prises par les aînés de l’ACS en monde rural. En 1972, les instances nationales des CMR choisissent  de renforcer le poids des branches professionnelle sur les fédérations diocésaines.
  • la division du MRJC entre deux courants suite à la démission du bureau national de 1972 : l’un majoritaire emmené par la branche ouvrière du mouvement, défendant un engagement  dans les organisations syndicales existantes et au sein de l’Union avec la gauche, l’autre, minoritaire, derrière le groupe des scolaires et des étudiants, prônant une stratégie de rupture « les rapprochant du gauchisme chrétien »  « la JAC et les 13-17 ans se partageant entre les deux groupes » et les régions
  • la fonte des adhérents parallèlement à cette crise « ces derniers se (détournant) d’un mouvement où ils ne trouvent plus la structure d’encadrement socio-culturel, qu’ils cherchent, ni même, crise rurale aidant, les voies de la promotion sociale dont on bénéficié leurs aînés » (p. 82).

Les ouvriers (JOC, JOCF, ACO)

  • une apparente stabilité par rapport  aux ruraux et étudiants avec une organisation et une presse stable ainsi qu’une protection des évêques de la Commission épiscopale du Monde Ouvrier (CEMO) dominée par les figures de Mgr Ancel et Mgr Maziers.
  • même si l’appartenance ouvrière relève plus du milieu d’origine avec la scolarisation grandissante des jeunes du mouvement, la JOC maintient sa ligne ouvrière « à l’abri des crises intellectuelles » (Conseil National, 1968), du gauchisme, même si « rien ne permet d’affirmer, pourtant, que militants et militantes ne partagent pas les préoccupations de leur classe d’âge face au monde des adultes » (p. 83)
  • ACO se maintient sur une position défensive de la spécificité ouvrière. Elle refuse de siéger au Comité Français de l’Apostolat des Laïcs (CFAL) né en 1960 et qu’ACI et MRJC souhaitaient en faire le lieu d’organisation d’un laïcat à l’allemande.
  • Les mouvements ouvriers apparaissent de plus en plus comme des forces d’appoint de l’Union de la gauche, la rencontre nationale ACO aboutit en 1971 au vote d’une motion en faveur de l’ « élaboration d’une société socialiste » associant le mouvement au « combat de la classe ouvrière internationale »  alors qu’un comité diocésain dénonce l’appartenance de 12 de ses membres au PCF. En mai 1974, lors de 10ème rencontre nationale, l’ACO se prononce en faveur du candidat François Mitterrand en présence de 10 évêques.
  • contrairement aux mouvements ruraux, l’option marxiste sous la forme d’appui à l’union de la gauche, resserre deux générations de militants ouvriers ACO et JOC semblant en accord : le rassemblement de la JOC « Objectif 74 » est marqué par la présence de Georges Marchais dans l’assistance en compagnie des évêques de la CEMO, suscitant la désapprobation de certains de leurs confrères comme Mgr Elchinger de Strasbourg.

Les milieux indépendants (JIC, JICF, ACI)

  • la découverte de la thématique du développement à l’ACI autour de la personnalité de Gabriel Marc (élu président en 1971) qui a participé à l’élaboration du plan qui a suivi l’indépendance du Sénégal et dont la pensée est dans le sillage d’Économie et Humanisme et de l’encyclique Gaudium et Spes.
  • Une relative bonne santé du mouvement des indépendants par rapport aux autres en raison d’une « réflexion approfondie sur la crise de civilisation et ses retombées », réflexions « en termes modérés (…) mais pas tièdes » : « le mouvement remet en cause à la fois les structures quotidiennes du pouvoir social en France et les méfaits du développement capitaliste dans le monde » (p. 94)
  • Un attachement à la démarche spirituelle  « comme fondement d’un engagement politique attaché aux droits de la personne humaine » (p. 95) qui annoncerait la conversion dans la décennie suivante vers l’humanitaire et le désanchentement devant le politique.

***

En conclusion, Denis Pelletier note combien l’édifice de l’Action catholique spécialisée imaginé par les évêques français en 1931 dans une France venant d’entrer dans la seconde révolution industrielle est globalement en crise dans les années soixante-dix. Même si cette crise prend l’allure du surgissement du tout politique : marxisme à l’ACI, union de la gauche à l’ACO et la JOC, gauchisme à la JEC et l’ACU, diverses options aux MRJC, « la surenchère des engagements joue comme un leurre, dissimulant la transformation plus profonde d’une société qui se détache du christianisme et se réorganise autour d’autres valeurs. » (p. 97)

Pelletier, Denis (avril-juin 1999) « L’identité jociste à l’épreuve des Trente Glorieuses », Cahiers de l’Atelier, 484, pp. 25-40

L’idée d’une Action catholique spécialisée en crise d’identité en raison des mutations socio-économiques des années soixante et soixante-dix a été développé plus spécifiquement par Denis Pelletier dans un article de 1999. Partant du cas particulier de la JOC, il montre comment on peut lier une série de crises (comme la controverse progressiste des années1950-1954, la disparition de l’ACJF en 1956, les positionnements durant la Guerre d’Algérie ou les événements de Mai 68 et jusqu’à la fin des mandat en 1975) aux mutations globales de la société française durant ces années.

L’historien établit un développe une pensée en trois temps :

  1. Le moment progressiste de l’après guerre et des années cinquante. Il a pu naître dans le catholicisme à la sortie de la guerre et dans le prolongement de la Libération. Il semblait alors possible de rénover la société de fond en comble en prolongeant les alliances inattendues nées de la lutte contre la totalitarisme. Mais si une partie des forces catholiques dans le monde ouvrier se rapproche progressivement d’une alliance avec des groupes communistes notamment des prêtres ouvriers condamnés en 1954 ou une figure comme le dominicain Henri Desroches, la JOC sous la conduite de son fondateur l’abbé Guérin reste fidèle à l’esprit de ses origines et se méfie d’une « dérive temporelle » de l’idée missionnaire.
  2. De 1954 à la fin de la guerre d’Algérie. Si la JOC-F a été à l’écart de la crise progressiste, elle est au cœur de la crise qui voit l’ACJF disparaître en 1956 en refusant qu’elle devienne un organe de coordination plus puissant des différents mouvements d’ACS. La Guerre d’Algérie est également une source de tensions dans les mouvements d’Action catholique (démission des bureaux de la JEC et du MRJC en 1957) ou dans le scoutisme (affaire Jean Müller), néanmoins la JOC se tient à l’écart des crises les plus vives. Autant la dénonciation de la torture que les réformes scolaires pèsent toutefois sur l’expression du mandat et ses limites politiques.
  3. Dans les années soixante, Denis Pelletier note que le conflit d’autorité qui caractérise les babys-boomeurs ne semble pas toucher les militants jocistes : « l’identité jociste a résisté aux tentations de rupture auxquelles le soumettaient la conjoncture politique et socio-culturelle pour préserver le cadre de l’Action catholique spécialisée » (p. 34). Le mouvement se tient prudemment devant Mai 68 et les années suivantes condamne souvent la dérive « gauchiste » qui peut affecter d’autres mouvements catholiques. Il y a un refus de se rallier en 1975-1977 au mouvement des Chrétiens pour le socialisme vu comme trop intellectuel.

Commentant finalement ce relatif retrait de la JOC des crises de l’Action catholique, Denis Pelletier a recours à une explication « sociologique ». Dans la France des années soixante, le monde ouvrier demeure à l’écart de la postérité des Trente Glorieuses. Il subit un fort taylorisme, une parcellisation des tâches, des salaires bas alors que l’inflation est forte, une crise de logement, conserve sa spécificité sociale et culturelle et une « conscience de classe »… L’unification des modes de vie, l’émergence d’une « nouvelle classe ouvrière » et la démocratisation scolaire sont des phénomènes présents mais aux conséquences encore faiblement visibles :

« L’engagement jociste a quelque chose à voir avec la défense d’une dignité qui est inséparable de la dignité ouvrière dans la société française, dignité chrétienne en milieu ouvrier (…) et une dignité d’un militantisme ouvrier au sein de l’Église : un militantisme de jeunes gens laïcs, dépositaires dans leur engagement quotidien d’une histoire, d’un héritage, en un mot d’un patrimoine » (p. 37)

Toutefois, Denis Pelletier note qu’on ne peut prendre le mouvement uniquement comme une force de résistance au changement social :

« Les jocistes n’ont pas échappé à cette caractéristique plus générale des militants catholiques de la période post révolutionnaire, de ne s’être jamais constitué en une contre-société ordonné au refus explicite de la modernité. Bien au contraire, ils n’ont cessé d’inventer leur propre histoire une relation permanente entre la tradition catholique qui donnait sens à leur engagement et le siècle » (p. 40)

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