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BONAFOUX-VERRAX Corinne (2004) A la droite de Dieu, la Fédération nationale catholique 1924-1944

Paris, Fayard,  » Nouvelles études contemporaines « , 2004, 658 p.

Corine Bonafoux-Verrax soutient en 1999 une thèse d’histoire contemporaine sur la Fédération nationale catholique à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris sous la direction de Serge Bernstein. En 2004 paraît cet ouvrage qui constitue la version éditée de cette thèse. Dans l’introduction, l’historienne part d’un paradoxe : malgré un rôle important dans l’histoire politique de la France de l’entre-deux-guerres, la FNC souffre d’un déficit de notoriété. Elle pointe deux explications pour expliquer le relatif désintérêt de l’historiographie :

1) le caractère hybride du mouvement qui n’est pas un parti politique ni une ligue au sens strict et a pu rebuter les historiens du politique. Du côté des historiens du religieux, au contraire, on releguait la FNC du côté du politique.

2) le caractère conservateur du mouvement a également pu rebuter. Après-guerre, la FNC « semblait aller contre le sens de l’histoire qui était celui de l’Action catholique spécialisée et de la démocratie chrétienne » (p. 8).

Pourtant la FNC, et son ouvrage en constitue une bonne illustration, mérite un traitement historiographique renouvelée autant du côté de l’histoire religieuse que politique.

L’ouvrage comporte 4 parties. Une première est consacrée au contexte propre de la naissance de la FNC au moment du Cartel des Gauches lorsque la peur d’un retour de la politique anticléricale pousse  des catholiques à mettre sur pied un mouvement de défense catholique d’ampleur nationale. Dans une seconde partie, Corinne Bonafoux-Verrax évoque l’ambition politique de la FNC de restaurer un ordre social chrétien. Dans une troisième partie, elle resitue le mouvement du général de Castelnau dans le jeu politique propre de l’entre-deux-guerres en essayant de caractériser au mieux ses idées dans le contexte de cette époque. La quatrième partie de l’ouvrage se centre davantage sur la période de la seconde Guerre mondiale et du positionnement de la FNC face à l’Etat français et la politique de collaboration du Maréchal Pétain.

Une formule originale d’engagement du laïcat catholique

La FNC réussit là où des initiatives précédentes avaient échoué, notamment en raison des réticences des évêques et des papes de voir les catholiques s’engager de manière trop exclusive vers la politique, que ce soient les comités catholiques nés de la défaite de 1870 poussés à la dissolution en 1882, le grand parti conservateur envisagé par Léon XIII au moment du Ralliement mais qui ne vit jamais véritablement le jour en raison des divisions des catholiques, ou encore les ligues du tournant des XIXe et XXe siècles qui ne parvinrent à fédérer en fait que les femmes qui ne votaient pas. La FNC se retrouve en fait au croisement de deux temporalités : l’une propre au catholicisme qui cherche, à partir de Pie X, à organiser l’action des catholiques pour rechristianiser de l’intérieur la société et l’autre du contexte propre de l’arrivée au pouvoir du Cartel des Gauches. Face au programme du Cartel des gauches qui remet en cause le statut quo de la relation des catholiques et de la République établi depuis la première Guerre mondiale et le gouvernement du Bloc national, des initiatives voient le jour. Parmi elles, celle du général de Castelnau, qui, sans consulter l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques, appelle lors de son discours de Metz de 1924, à la création d’une grande fédération de tous les hommes catholiques responsables et soucieux de défendre l’Eglise.

Corinne Bonafoux-Verrax insiste sur le caractère « hybride » de la FNC qui n’est pas un parti ni une ligue :

La FNC ne vise pas l’exercice du pouvoir, elle ne présente pas de candidats aux élections mais, elle ne s’interdit pas, notamment au moment du Cartel d’imposer sa volonté dans la rue. Mais les ressemblances s’arrêtent là car la FNC vise un projet global de société et ne refuse pas le jeu parlementaire (p. 262)

La FNC se conçoit davantage comme l’action civique et organisée des catholiques reconnue par l’épiscopat, mobilisable par ce dernier pour faire pression lorsque un projet de loi ou une mesure lui semble contraire à l’intérêt des catholiques français. Cette action n’est pas directe mais passe toujours par le truchement d’un comité électoral différent du comité diocésain de la FNC ou bien encore d’une presse associée mais pas dépendante du mouvement (le journal l’Echo de Paris où s’exprime souvent le général de Castelnau).

Plus qu’une ligue, Corinne Bonafoux-Verrax parle d’une « ligne » de restauration d’un ordre social chrétien qui s’inscrit finalement plutôt dans l’enseignement des papes Léon XIII ou Pie XI. Mais le pragmatisme s’impose à l’idéologie et, sans rentrer dans les détails, elle montre bien comment la FNC organise l’action des catholiques autour de quelques chantiers :

  • l’école libre, avant tout, face à l’école laïque avec pour grand thème la liberté d’éducation (qui revient aux parents), la distribution équitable de moyens entre privé et public, l’abrogation des lois interdisant l’enseignement aux congrégations religieuses.
  • la moralisation de la rue, de la littérature, du cinéma,
  • un programme de réformes économiques et sociales dans les termes de l’époque (le corporatisme comme la troisième voie entre libéralisme et socialisme).

La FNC et l’Action française

Corinne Bonafoux-Verrax revient dans son ouvrage sur un certain nombre de représentations qui sont à déconstruire ou à nuancer. Elles émanent parfois des catholiques eux-mêmes comme le démocrate-chrétien Francisque Gay qui, à travers la Vie catholique, rabat un peu facilement et rapidement la FNC du côté de l’Action française. Face au mouvement de Charles Maurras, le général de Castelnau et la FNC acceptent la condamnation de 1926 et révèlent en fait qu’ils sont prêts à accepter la nature du régime. Les rapports entre les deux mouvements ont toujours été froids. La conception « en dehors et au dessus des partis » de la FNC est incompréhensible pour l’Action Française. De même,  le ton et l’activisme de l’Action Française irritent et agacent le général de Castelnau. Contrairement aux ligues, la FNC s’attache à insérer dans le jeu parlementaire et récuse l’agitation de rue. L’historienne prend un grand soin dans son ouvrage à caractériser au mieux la « culture politique » de la FNC, en prenant le temps de déconstruire les catégories qu’on lui associe habituellement comme « catholiques de droites », « nationaux catholiques » ou « catholiques traditionalistes ». Cette culture repose sur un fort anti-maçonnisme et un fort anti-communisme. Ces sentiments reposent sur les positions anticléricales des communistes ou des loges maçonnes vues comme menaçantes. Même si la littérature grise cherche à rationaliser leur discours par des analyses et des exemples, certains cadres ou dirigeants ne manquent pas de sombrer dans des formulations extrêmes ou recourrir au thème du complot. Taxée de nationalisme, la FNC adhère plutôt à une conception encore très prégnante chez les catholiques de l’époque : la France est assimilable à une personne, douée d’un caractère propre, pacifique à la différence de l’Allemagne belliqueuse et expansionniste. Ce nationalisme serait à distinguer, selon l’historienne, du « nationalisme intégral » de l’Action catholique. Contrairement à ce dernier, celui de la FNC  ne se veut pas rationnel mais, dans la lignée de Maurice Barrès, sentimental et même charnel. Corinne Bonafoux-Verrax parle de « patriotisme » selon les catégories des prélats de l’époque qui récusent, autant Pie X que l’ACA, et le pacifisme et le nationalisme comme dérive du juste attachement à sa patrie. L’historienne emploie l’image du « balancier » à plusieurs reprise pour qualifier le positionnement de la FNC.

La FNC entre bien sous le terme générique de nationalisme mais en constitue une version particulière qui est une version catholique : la conception biologique de la nation eût pu conduire à un nationalisme xénophobe mais a été compensé par un certain humanisme chrétien. La FNC se sent solidaire des catholiques du monde entier (pp. 345-346)

La FNC, l’extrême-droite et les totalitarismes

Par son ralliement aux institutions de la République et son refus de l’activisme, la FNC appartient davantage à la « droite aux contours flous » qu’à l’extrême-droite. Cette dernière fait sienne les thématiques de la décadence, alors que la FNC défend l’action et le relèvement possible. L’extrême-droite accepte l’anti-sémitisme et la xénophobie alors que dans le mouvement du général de Castelnau récuse le racisme. C’est justement autour de la question raciste que la FNC prend ses distances avec le fascisme italien. Le nazisme est condamné précocément, dès 1933, sous la plume du germaniste Robert d’Harcourt dans la presse du mouvement. Face au franquisme, toutefois, Corinne Bonafoux-Verrax rappelle le soutien de la FNC à Franco contre le Front Populaire, en rappelant, comme l’avait fait avant elle René Rémond, qu’il s’agit globalement de la position des catholiques de l’époque, à quelques notables exceptions près comme Maritain et Bernanos. Ils associent alors le camp franquiste au catholicisme contre le bolchévisme des républicains. L’émotion suscitée par le massacre des religieux et l’inquiétude devant l’afflux de réfugiés potentiellement séditieux affleurent dans les discours du général de Castelnau ou la presse du mouvement. Seul peut-être la menace que représente l’alliance du franquisme avec les forces de l’Axe sur la stabilité internationale fait prendre comme une distance vis-à-vis du régime espagnol.

La FNC dans le paysage catholique de l’entre-deux-guerres

Ce qui constitue un des intérêts de l’ouvrage de Corinne Bonafoux c’est qu’elle ne perd jamais la dimension religieuse de l’histoire de la FNC. A travers le parcours biographique des différents cadres du mouvement ou du général de Castelnau dont elle retrace la biographique. On découvre ainsi un homme très régulier dans sa pratique religieuse mais qui ne fait pas de retraite spirituelle. Elle tente également de caractériser la ferveur propre aux rassemblement de la fédération :

(Ils) ne sont pas seulement l’expression d’une opposition au gouvernement, mais trahissent un mouvement de ferveur religieuse durant laquelle la foi des participants est confortée par le nombre. Les cathédrales ne suffisent pas à abriter l’ensemble des fidèles, le credo est chanté par des milliers de voix. (p. 37)

Le lien avec l’Action catholique spécialisée

A la lecture de l’ouvrage de Corinne Bonafoux-Verrax, on comprend un peu mieux le processus long et complexe d’organisation de l’Action catholique en France. La Fédération Nationale Catholique, envisagée un temps par les évêques comme la formule efficace, est comme progressivement disqualifiée. De manière courtoise mais ferme. Née entre novembre 1924 et février 1925, la FNC est une « organisation pyramidale et fédérative » qui ambitionnait de regrouper au niveau paroissial, diocésain et national l’ensemble des hommes catholiques. Cette fédération se pensait sûrement comme l’avénement de l’Action catholique telle que le souhaitait Pie X. Mais la création par l’épiscopat en 1931 d’un secrétariat de l’Action catholique autour du Chanoine Courbe change la donne. La FNC doit accepter le regard de la hiérarchie qui impose des cadres plus stricts.

La FNC, par rapport à l’Action catholique spécialisée, pâtit également de son engagement dans la sphère civique, à la frontière du politique, au moment où les mouvements d’Action catholique spécialisée font moins peur en s’investissant sur un terrain social et répondant à la dialectique de Jacques Maritain en chrétien/en tant que chrétien.

La fédération n’ignore pas pour autant la spécialisation. A côté de l’organisation très classique selon la géographie religieuse (paroisse, doyenné, diocèse), Corinne Bonafoux-Verrax évoque l’existence de « dizainiers » qui réunissent dans des groupes plus homogènes socialement les membres de la FNC (selon une formule expérimentée à la Ligue patriotique des Françaises). De même, au congrès diocésain de Paris de 1933 pour les communes urbaines est proposée la création de comités d’action spécialisées. Dans les années 30, de nombreuses unions paroissiales constituent de « secrétariats sociaux » qui lie, selon le modèle de l’Action catholique spécialisée, apostolat social et apostolat catholique.

Pourtant c’est bien le modèle de la spécialisation qui l’emporte irrémédiablement dans l’entre-deux-guerres. Corinne Bonafoux-Verrax évoque ainsi les mutations de l’Action catholique en milieu rural à partir du cas du diocèse de Mende où la fédération agricole supplante la Ligue des catholiques du Gévaudan :

La spécialisation chez les adultes mêmes si elle est encore balbutiante met en question le mode de fonctionnement de la FNC. La raison principale en est que la spécialisation, très bien implantée chez les jeunes et très dynamique préfigure, en quelque sorte ce que pourrait être les mouvements spécialisés dans un avenir proche (p. 73)

Dans le diocèse de Lille, l’historienne évoque ainsi comment François Descamps, président diocésain de la FNC, démissionne suite à la création de la Ligue Ouvrière Catholique qu’il voit comme une ruine pour l’union diocésaine. Même si l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques en 1938 oriente prudemment l’Action catholique vers la spécialiste et demande la double adhésion, la guerre accentue le problème. L’Action catholique générale et l’Action catholique spécialisée s’adressent aux mêmes militants et il est difficile de faire émerger deux élites. A la faveur de la guerre de nouvelles forme d’organisation voient le jour. L’historienne évoque ainsi la forme de l’UPAC « union paroissiale d’Action catholique » mise en place à Lyon ou la réorganisation de l’Action catholique générale à Paris.

***

La FNC a peut-être été progressivement écartée car le contexte propre qui l’a vu naître s’est écarté – les menaces que faisaient alors peser le Cartel des gauchess ur le Concordat en Alsace-Lorraine, l’enseignement privé catholique, la reprise des expulsions des congrégations non autorisées -. L’aventure de la FNC a permis à l’épiscopat français de prendre conscience de la diversité du vote catholique et réactivé  la peur de la compromission. Dans la dernière partie, Corinne Bonafoux-Verrax relève bien les efforts de la Cour Grandmaison pour préparer le retour la FNC dans la vie publique mais vainement… La FNC, est peut-être un moment situé de l’histoire politique et religieuse française. Moment charnière dans la culture politique des catholiques de différentes générations qui passent, par la raison, au régime républicain sans pour autant adhérer au modèle républicain (par antiparlementarisme, école, famille).

 La FNC aspire à un autre modèle d’une République munie d’un exécutif fort capable de réformer l’Etat, garantissant strictement les libertés religieuses et subventionnant aussi bien l’école publique que privé, assurant le progrès social grâce à la collaboration des diverses classes sociales (p. 508)

A leur corps défendant, les membres de la FNC, comme d’autres acteurs catholiques, ont pu acculturer les catholiques à la République qu’ils contestent même si dans la situation de crise exceptionnel de l’Occupation peut aussi porter vers d’autres formes de passages partisans.

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