Compte-rendu « Trajectoires de militants de l’Action catholique spécialisée, approche historiographique »

La séance du 19 décembre 2012 du GRACS était consacrée à la question des trajectoires de militants de l’Action catholique et ce que l’historiographie en disait actuellement. Le désir de travailler sur ce sujet est venu d’une réflexion souvent entendue sur nos recherches portant sur l’Action catholique spécialisée comme pépinière de nombreux cadres régionaux et nationaux, dans les domaines politiques et syndicaux principalement. Si certains parcours témoignent indubitablement de cette réalité sociale, comment a-t-elle été conceptualisée dans la littérature scientifique ? Sans dresser un bilan exhaustif sur cette question, il s’agissait néanmoins de déterminer quelques axes problématiques permettant de l’approcher au mieux.

Historiographie des trajectoires militantes à la JAC : extensions et déploiements des engagements jacistes dans le champ syndical (Claire BAILLY-ALEMU)

La thèse de Marie-Josèphe Durupt, soutenue à la Fondation Nationale des Sciences Politiques sous la direction de René Rémond en 1963  et intitulée « les mouvements d’Action catholique, facteur d’évolution du milieu rural » est fondatrice dans l’historiographie de la JAC (Jeunesse Agricole Catholique) (DURUPT 1964). L’auteure travaille à la fois sur le MFR (Mouvement des Familles Rurales) et sur la JAC au plan national en se demandant si ces mouvements ont contribué aux changement du milieu rural et selon quelles modalités. En utilisant les archives nationales des mouvements, leur presse et des questionnaires ainsi que des entretiens, le travail de Marie-Josèphe Durupt, en plus d’étudier la diffusion du mouvement en élaborant une cartographie (qui servira à de nombreuses recherches ultérieures) tente d’évaluer l’intégration des militants dans des organisations professionnelles. Les résultats de ces travaux concernent l’intégration des organisations professionnelles par les militants (exclusivement dirigeants nationaux et fédéraux) de la JAC et du MFR, notamment au sein du CNJA (Centre National des Jeunes Agriculteurs).

Depuis 1963, il y a eu une vulgarisation de cette thèse qui reste le principal travail scientifique d’ampleur sur lequel s’appuient les chercheurs. La JAC est dès lors perçue comme un vivier de recrutement du CNJA, puis de la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats Exploitants Agricoles), et réservoir des responsabilités civiques rurales, notamment des Conseils Municipaux, alors que les résultats n’étaient pas toujours probants. Le travail d’Yves Tavernier qui étudie les deux grandes structures du syndicalisme paysan en 1969, le CNJA et la FNSEA, s’appuie sur les résultats de la thèse de Marie-Josèphe Durupt (TAVERNIER 1969), tout comme le quatrième tome de la grande entreprise éditoriale dirigée par Georges Duby et Armand Wallon, Histoire de la France rurale, qui fait figure de synthèse de tous les travaux antérieurs sur la JAC (DUBY-WALLON 1976).

Les auteurs qui évoquent le mouvement jaciste, jusqu’à la fin des années 1970, ne prétendent pas faire une histoire de la JAC. Leur description du mouvement s’inscrit dans l’étude des changements du milieu rural, étude qui connaît ses heures de gloire depuis la fin des années 1960. Si ces chercheurs ne prennent pas la JAC comme objet d’étude, ils ont néanmoins tous «  »installé » ce mouvement de jeunesse comme un acteur (voire comme l’acteur) majeur de la mutation des campagnes intervenue depuis la Libération » (FLAURAUD 2003), notamment par l’affirmation des engagements syndicaux des jacistes. S’inscrit durablement depuis, l’idée d’une JAC comme creuset du recrutement syndical des années 1960, ayant permis le renouvellement des cadres des organisations agricoles en évinçant les notables traditionnels et, par là même, la prise en charge de la paysannerie par elle-même.

Vers la fin des années 1970, les études scientifiques se multiplient notamment sous l’impulsion donnée par le cinquantième anniversaire du mouvement (1979). On peut noter ici l’intérêt des travaux d’Yves Lambert et Roger Le Guen. Ils s’intéressent avant tout à l’influence de la JAC dans les transformations agricoles mais apportent quelques éléments quant aux engagements locaux des jacistes. Il faut également souligner tout l’intérêt du travail de Sylvain Maresca qui, au début des années 1980, met un frein à la théorie de la JAC comme lieu d’incubation de la masse, en travaillant localement sur la première génération de jacistes. Cette dernière serait, selon lui, non pas une « élite spontanée » mais une bourgeoisie agricole cherchant à redéfinir sa légitimité en prenant des responsabilité associatives. Il étudie, d’une part, les propriétés sociales et les ressorts des carrières des dirigeants, avant de s’attarder sur les représentations et les discours de ces derniers, puisque, toujours selon lui, la transformation sociale de la paysannerie impliquerait une redéfinition de son identité sociale (MARESCA 1983). De nombreuses étude émergent sur les cadres conceptuels de la pensée jaciste pour tenter d’expliquer la grande rupture des années 1970, notamment la fin de l’unité syndicale, aucun ne semble s’attacher à étudier les dispositions économiques et sociales des militants et l’influence de la JAC sur les trajectoires socio-économiques des individus (MULLER 1984, PURSEIGLE 2003, MARTIN 2005).

Dans le champ de l’histoire religieuse, des interrogations autour de la militance jaciste voient le jour dans les années 1990-2000 (WACHÉ 2004). Cette approche par le prisme du militantisme catholique permet de décrire un engagement des chrétiens dans la société civile. Évidemment le militantisme jaciste n’a pas seulement encouragé une action dans le domaine professionnel, mais également dans la paroisse, la commune ou dans la politique locale. Mais la prise de responsabilité devait avant tout s’effectuer dans le milieu socio-professionnel, car c’est bien là la spécificité et l’objectif de la JAC comme d’autres mouvements d’ACS. Il faudrait également noter la multiplication de biographies de dirigeants marquants qui continuent de se développer en parallèle d’auto-biographies qui, comme le note Vincent Flauraud, « traduisent notamment le retour en force d’une demande mémorielle de la part des ‘anciens’ «  (FLAURAUD 2003).

Ainsi les recherches concernant la JAC se dirige de plus en plus vers l’appréhension de ses militants en fonction de leur devenir ultérieur. La JAC est ainsi perçue comme une ressource de formation à l’action ou comme une ressource de « référentiels » mobilisés par ses acteurs.

Références citées

DUBY, Georges et WALLON, Armand (dir.) (1976) Histoire de la France rurale, 4- la Fin de la France paysanne : depuis 1914, Paris : Seuil, « Points histoire », 666 p.

DURUPT, Marie-Josèphe (1963) Les Mouvements d’Action catholique, facteur d’évolution du monde rural, thèse d’études politiques sous la direction de RÉMOND, René, Paris : Institut d’Études Politique, 2 vol.

FLAURAUD, Vincent (décembre 2003), La JAC dans le Massif Central méridional (Aveyron, Cantal) des années 1930 aux années 1960, thèse d’histoire sous la direction CHASTEGNERET, Gérard, Université d’Aix-Marseille, 3 volumes, 706 f.

MARESCA, Sylvain (1983) Les Dirigeants paysans, Paris : Éditions de Minuit, 294 p.

MARTIN, Jean-Philippe (2005) Histoire de la nouvelle gauche paysanne, des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, Paris : La Découverte, 312 p.

MULLER, Pierre (1984)  Le Technocrate et le paysan : essai sur la politique française de modernisation de l’agriculture, de 1945 à nos jours, Paris : les Éditions Ouvrières, 174 p.

PURSEIGLE, François (3 décembre 2003) « Les jeunes agriculteurs et la mondialisation. Enjeux et paradoxes d’un positionnement catégoriel », communication au Colloque Les Mobilisations anti-mondialisation, Paris : Institut d’Études Politiques, CEVIPOF-GERRM.

WACHÉ, Brigitte (2004) Militants catholiques de l’Ouest, de l’action religieuse aux nouveaux militantismes, 19e-20e siècles, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, pp. 105-117.

Trajectoires et parcours militants à la JOC-F et à l’ACO (Anthony FAVIER)

Comment les parcours individuels ont été conceptualisés dans les mouvements d’Action catholique spécialisées que sont la JOC, la JOCF ou l’ACO, c’est-à-dire les mouvements à destination du « milieu ouvrier » ? Plusieurs remarques liminaires:

  1. Il existe un contraste entre l’idée commune, partagée bien au-delà des cercles militants, de mouvement vus comme des pépinières de cadres politiques et syndicaux, d’un côté, et le nombre relativement peu important d’enquêtes approfondies quantativement et qualitativement de l’autre qui le démontrent  Il y a, toutefois, des biographies de qualité, des recueils de récits de vie à la première personne riches de détails, également de qualité certaine, qui permettent de retracer des parcours significatifs comme l’ouvrage de Jeanne Aubert (AUBERT 1990). Néanmoins le recueil de témoignage ne procède pas ici d’un traitement systémique mais d’une sociologie « de proximité »: une ancienne actrice demande à des personnes qu’elle a connues de témoigner de parcours de vie plus ou moins détaillés avant et après la militante JOCF.
  2. Le mot de trajectoire doit être précisé : il est peut-être d’un emploi plus métaphorique que scientifique. Comme le soulignait Michelle Zancarini-Fournel dans une réflexion livrée aux doctorant.e.s du LARHRA il a pour origine le lexique de la balistique. Pour éviter l’idée d’une trop forte détermination sociale, peut-être est-il plus pertinent d’utiliser celui de parcours selon un approche plus cohérente avec la méthodologie contemporaine des sciences sociales appellant à une attention aux possibilités que saisissent les individus dans des réseaux particuliers qu’il faut décrire préalablement en restant toujours attentif à la liberté du sujet, à ses différentes possibilités et ses insertions sociales préalables (ZANCARINI -FOURNEL 2011).
  3. La question des parcours demande un travail très important qui a peut être limité les vocations et laisser la place aux récits mémoriels ou aux premières impressions des acteurs sociaux. Pour reconstituer de manière sérieuse des parcours militants et au-delà post-militants, voire post-générationnels, il y a de nombreuses contraintes. Il faut d’emblée bien distinguer différentes formes de mobilités : au sein du mouvement, le « cursus honorum » militant, n’est pas toujours facilement identifiable même quand les archives existent ; en dehors du mouvement, la socialisation primaire ou le parcours professionnel, syndical et politique demande des recherches plus poussées. Les dictionnaires biographiques — comme le « Maitron » pour les cadres du mouvement ouvrier  — ont tendance à rendre particulièrement visible « ceux qui ont réussi » en respectant des critères pertinents dans une démarche éditoriale mais pas toujours cohérent avec un projet de recherche (les trajectoires atypiques, ceux/celles qui n’ont pas percé).

Toutefois une série de travaux déjà existants pose les jalons importants de compréhension des parcours militants.

Des travaux anciens sur les mobilités inter-générationnelles (1980-1990)

Différents travaux des années 1980 portent sur les trajectoires militants JOC-F et ACO avec une optique du devenir entre les générations.

  • En 1982, le sociologue André Rousseau analyse deux enquêtes internes à l’ACO portant sur les engagements politiques et syndicaux : l’une de 1968 et l’autre de 1976 (ROUSSEAU 1982). Si le sociologue caractérise religieusement les membres de l’ACO comme catholiques (à partir de l’indicateur du nombre d’enfants et la socialisation dans un mouvement de jeunesse confessionnel), il met au jour le caractère minoritaire des ouvriers : « l’ACO rassemble au moins autant de catholiques d’origine ouvrière que d’ouvriers catholiques ». Avec 44% d’ouvriers au sens strict, l’ACO compte dans ses rangs beaucoup d’employés ou de cadres moyens, voire des instituteurs (H/F), des assistantes sociales, des infirmières. Son étude permet d’établir une mobilité inter-générationelle et de tirer cette conclusion: « l’ACO traite en fait les problèmes de catholiques d’origine ouvrière ou leur rapport à la classe ouvrière ». L’enquête révèle que le mouvement se situe dans un phénomène global d’ascension sociale de certaines catégories socio-professionnelles (liées aux Trente Glorieuses?). Pour André Rousseau, on peut toutefois noter la forte politisation des membres de l’ACO : 95% des salariés sont syndiqués, 50% occupent des responsabilités syndicales à l’échelle au moins local et 30% appartiennent à une association populaire familiale.  Les travaux du sociologue André Rousseau permettent de confirmer la matrice militante que constitue l’ACO, ils établissent néanmoins que ce dernier peut être aussi un outil paradoxal de promotion individuelle : « on est en présence d’un groupe qui réunit les conditions d’une grande maîtrise pratique et symbolique des positions dominées ».
  • Une autre sociologue, Françoise Richou, à partir de différents travaux sur la JOCF dans l’Ouest de la France essaie de comprendre la formation d’un « habitus » militant (RICHOU 1988 et 1997). Dans un article de 1994, elle se penche spécifiquement sur le groupe des responsables « fédéraux » (à partir d’un échantillon de 130 fédéraux issus de 37 fédérations). Le mouvement n’apparaît pas tant comme un outil d’ascension sociale mais il reflète la promotion plus rapide en son sein des jeunes des milieux populaires qui accèdent aux études. En 1982-1983, 80% des responsables fédéraux de la JOC ont un diplôme supérieur au baccalauréat. En 1982-1983, 44% des responsables de la JOCF sont des étudiantes, aucune des ouvrières au sens strict mais des femmes de services, des agentes hospitalières, des auxiliaires de vie. La majorité ont eu des parents militants. La sociologue n’a pas interrogé les parcours post-jocistes. Avec des chiffres sur les catégories socio-professionnelles des parents des responsables, on peut interroger en fait une mobilité inter-générationnelle avec des conclusions proches de celles d’André Rousseau sur l’ACO. Les cadres des mouvements d’ACS du « milieu ouvrier » sont plutôt sur des trajectoires ascendantes socialement s’ils n’ont déjà quitté le milieu auquel ils se réfèrent dans leur discours.

Si on se fie aux indications de Michelle Zancarini-Fournel (dans la présentation déjà évoquée), on retrouve chez ces deux auteurs les caractéristiques des réflexions sur les parcours dans les sciences humaines et sociales des années 1970 et 1980 : un intérêt sur la « mobilité sociale » venu des États-Unis et popularisée en France par l’essai Tel Père, tel fils de Claude Thélot de 1982. La réflexion porte principalement sur la mobilité, surtout ascendante et inter-générationnelle, pas intra-générationnelle. Le statut social est assimilé aux catégories socio-professionnelles (avec implicitement l’idée de la coexistence d’un groupe dominant et d’un groupe dominé). Il y a encore peu de place pour une réflexion sur l’individu mais surtout pour le groupe.

Des parcours de vie à la prosopographie (1990-2000)

  • L’historien Jean Nizey est le premier à avoir exploité les parcours individuels de vie. À l’occasion de la parution d’un tome du dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français — « le Maitron » —, il établit une « typologie » des engagements militants de 115 jocistes (NIZEY 1996). Par une méthode de rétro-active, il part de ceux qui figurent dans cet ouvrage de référence pour chercher à comprendre leur parcours. L’essai est intéressant et novateur mais peut être critiqué par l’aspect encore un peu fragmentaire des résultats, la sous-représentations des femmes et l’hétérogénéité des engagements mis à jour. Mais il s’agit de la première étude sérieuse des itinéraires post-jocistes.
  • Éric Belouet utilise pour sa thèse et les travaux qui en sont issus la méthode de la prosopographie (BELOUET 1997, 2001a). Cette dernière, sur le modèle de la grande thèse de Robert Descimon sur 224 cadres de la Ligue, cherche à compiler des biographies appartenant à un groupe en lisant le plus possible des caractéristiques pertinentes. Cette méthode consacre le retour de l’individu sur le groupe. Éric Belouet met clairement en lumière les « itinéraires post jocistes ». Ces derniers sont en fait divers et il parle d’une « diaspora » des engagements après la JOC : dans le militantisme politique, dans le syndicalisme, dans les associations familiales ou de défenses des consommateurs. Il croise son approche à celle de « génération »  en établissant une typologie chronologique des engagements. La génération des années 1940-1950 s’engage politiquement surtout vers le MRP avec l’espoir de l’infléchir dans un sens social via les équipes ouvrières, le PSU catalyse davantage les engagements dans les années 1960, le PS dans les années 1970, l’engagement au sein du PCF est transverse à toutes les époques et reste marginal. La configuration mis à jour par André Rousseau acquiert ici une vision plus dynamique.  L’engagement syndical peut être lu de la même manière : si l’entre-deux-guerres est marqué par l’engagement majoritaire et quasi exclusif vers la CFTC, à partir de 1947 il y a un rééquilibrage vers la CGT et dans une moindre mesure la CGT-FO, après 1964 et la naissance de la CFDT c’est cette dernière que rallient le plus les jocistes (ce que confirment les travaux contemporains de Frank Georgi sur la naissance de la CFDT à partir du courant Reconstruction). Ce qui apparaît également c’est la façon dont la JOC-F a généré une multitude d’organismes (qui à la différence du PCF) n’affichent pas toujours un ascendant idéologique. Les jocistes s’investissent dans des organismes créées initialement par la JOC-F mais sur lesquels le mouvement a pu perdre progressivement son ascendant. Éric Belouet propose donc d’établir des typologies de « réseaux » d’investissement militants. Le premier réseau clairement identifiable et celui des organismes créés par les premiers militants à la marge du MRP et des milieux démocrates chrétiens. Le second réseau se retrouve dans le syndicalisme : le courant portant la déconfessionalisation à la CFTC, la fédération de la métallurgie de la CFTC, localement certaines sections syndicales… D’autres réseaux, enfin, sont moins facilement repérables : les associations de malades comme la FNMIP (Fédération Nationale des Malades, Infirmes et Paralysés) issue de la fusion des services au malade de la JAC et de la JOC et dont les présidents sont de 1945 à 1970 continument d’anciens jocistes… Il en irait de même avec le secteur des loisirs populaires ou l’édition avec les Éditions Ouvrières (de l’Atelier) dont Éric Belouet montre que les cadres sont souvent issus de la JOC.

Et maintenant, de nouvelles pistes de réflexions ? Configurations, réseaux, genre..

Comment conceptualiser les parcours de vie de manière plus complexe. Si l’Action catholique spécialisée propose une socialisation primaire pousse à un engagement de type militant ultérieur fréquent, comment garder de l’intérêt pour des configurations moins visibles ou plus inattendues ? Michelle Zancarini-Fournel défend une approche des parcours par la notion de « configuration » à partir des travaux du sociologue Norbert Élias afin de dépasser la dichotomie individu/société. L’individu développe un habitus qui se déploie dans une configuration propre (conjoncturelle ou spatiale) et à la croisée de différents réseaux.

Un autre axe peut peut-être également privilégier. Spontanément, les parcours de vie sont souvent interrogés à partir des engagements politiques et syndicaux, laissant de côté ce qui relève de l’aspect plus privé : le mariage, le choix du conjoint, le célibat, etc. Éric Belouet met en premier en évidence l’imbrication des aspects publics et privés montrant bien la nécessité de les étudier de concert (BELOUET 2001b). Empiriquement notée, il prouve la très forte homogamie militante des cadres de la JOC : 83,1% des permanents JOC-F qu’il étudie sont mariés à un militant (fédéral, permanent régional ou national du mouvement) du même mouvement (3% d’un autre mouvement). Cela permet de mettre en lumière les stratégies d’initiation du mouvement en la matière : la valorisation de la spiritualité conjugale, la reconquête des milieux populaires sur la question conjugale et familiale et la mystique catholique du couple engagé.

Mais au-delà de cette forte homogamie, il apparaît une différence genrée de trajectoires. L’engagement post jociste connaît des spécificités sexuées : les hommes sont plus engagés dans la vie  politique et syndicale dans des responsabilités au niveau national, les femmes sont davantage représentées dans les activités associatives (associations d’aides familiales, de parents d’élèves, de défense des consommateurs). Les hommes ne semblent pas en fait être les acteurs principaux du soin des enfants (alors que chaque couple a en moyenne 3,7 enfants). Éric Belouet révèle également dans ses travaux l’asymétrie du célibat. Il est bien plus important chez les femmes militantes que chez les hommes. L’historien développe quelques hypothèses — le parallèle avec d’autres femmes militantes ou un moyen de prolonger un engagement… — sans apporter de réponses définitives.

***

Il reste encore beaucoup à faire pour compléter ces travaux sur les parcours dans l’Action catholique spécialisés. Un angle mort reste important : celui des « militants non virtuoses », simples sympathisants, qui tout en étant dans le mouvement n’y ont pas occupé de fonctions importantes et dont l’itinéraire post-miltiant reste peu connu. Il faudrait des approches micro-historiques pour les approcher. L’enquête orale permet-elle de mettre au jour des configurations et des réseaux inattendus ? pourquoi pas ? mais il faudrait aussi systématiser les résultats des enquêtes, notamment peut-être grâce aux nouvelles ressources permises par la technologie (bases de données en ligne, logiciel de modélisations, etc.)

Références citées

AUBERT, Jeanne (1990) JOC, qu’as-tu fait de nos vies? la Jeunesse ouvrière chrétienne féminine, sa vie, son action, 1928-1945, Paris : les Éditions ouvrières, 460 p.

BELOUET, Éric (1997) « La Rencontre forcée des mouvements de jeunes et des orientations politiques en France de 1940 à 1968 », dans HUDON, Raymond et FOURNIER, Pierre (dir.) Jeunesses et politiques, 2: Mouvements et engagements depuis les années trente, Sainte-Foy : Presses de l’Université de Laval, Paris : L’Harmattan, pp. 207-231.

___ (2001) « Solidarités jocistes, itinéraires post-jocistes. Propositions pour une étude des réseaux appliqués à un mouvement de jeunesse », dans GUILLAUME, Pierre (dir.) Les Solidarités. Le lien social dans tous ses états, Pessac  : Maison des Sciences de l’Homme, pp. 357-364.

___ (2001) « Le Couple jociste », dans DURIEZ, Bruno et autres, Chrétiens et ouvriers en France, 1937-1970, Paris : Éditions de l’Atelier, pp. 86-99.

NIZEY, Jean (1996) « Les Militants de la JOC dans le Maitron », dans DREYFUS, Michel et autres (did.) La Part des militants, Paris : Éditions de l’Atelier, pp. 313-330.

RICHOU, Françoise (1988) La JOCF dans l’Ouest, thèse de sociologie sous la direction de VERRET, Michel, Université de Nantes, 661 p.

___ (juillet-septembre 1994) « Apprendre à combattre : l’engagement dans la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (1927-1987) »,  Le Mouvement social, 168, pp. 51-82.

___ (1997) La Jeunesse Ouvrière Chrétienne : genèse d’une jeunesse militante, Paris : L’Harmattan, 239 p.

ROUSSEAU, André (1982) « L’Action catholique ouvrière », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 44-45, pp. 70-71.

ZANCARINI-FOURNEL, Michelle (2011) « Autour de la pertinence de la notion de trajectoire », intervention donnée aux doctorant.e.s du LARHRA, non publiée.

Discussions et réflexions

  • Il apparaît que la question du profil militant est beaucoup plus présente dans les études concernant la JOC et l’ACO que celles concernant la JAC et le MFR, peut-être parce que le monde ouvrier est plus éclaté socio-professionnellement et qu’il n’existe pas d’équivalent de l’idéal agrarien d’unité/uniformité de la paysannerie aussi fort.
  • Les travaux sur la JAC et le MFR tournent principalement autour de la question de la « promotion collective » du milieu rural alors que ceux sur la JOC se concentrent plus sur la question de la mobilité sociale des militants, notamment par la mise en place d’un travail de prosopographie et de typologie des acteurs, et, du coup, peut-être une plus grande prise de distance avec les discours militants.
  • JOC/ACO et JAC/MFR restent considérés, sûrement à raison, comme des pépinière de cadres sociaux de leur milieu respectif, voire au-delà.
  • Dans les deux cas également se pose la question de ce qui relève de l’engagement dans les mouvements ou, plus généralement, des mutations socio-économiques qui affectent la France des « Trente Glorieuses » ou de la « Révolution silencieuse ». Les trajectoires, souvent ascendantes (si l’on prend comme opérateur la catégorie socio-professionnelle) des jocistes tout comme la prise de responsabilité croissance des jacistes (qui élude bien souvent la question de la disparition sociale de la paysannerie) doivent être re-situés dans leurs contextes spécifiques.
  • Il apparaît comme un angle mort commun aux recherches sur l’ACS rurale ou ouvrière : les simples militants et les sympathisants. En effet — et on comprend bien pourquoi étant donné les contraintes propres de recherche — les travaux portent principalement sur les permanents nationaux et les responsables à haut niveau des mouvements.

Pistes pour continuer la réflexion :

  • s’attarder sur le profil social et économique des acteurs étudiés : socialisation familiale primaire et origines des parents, 
  • être sensible à des configurations problématisées, comme celle de la « génération » ou du « réseau militant » qui semblent être des outils pertinents,
  • cerner la durer des parcours jocistes ou jacistes, prendre en compte d’autres lieux de formation à l’action collective ou de formation professionnelle. Réduire les échelles, comparer avec des non militants, poursuivre la prosopographie pourraient s’avérer comme des pistes pour rendre compte de trajectoires militantes et essayer de cerner ce qui fait la spécificité de celles de l’ACS.
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