Compte-rendu « la naissance de l’Action catholique, entre mythes et réalités »

Compte rendu de la première séance publique du GRACS, du 14 décembre 2011 à l’Institut des Sciences de l’Homme, Lyon 7.

Le thème de la seconde séance du GRACS était « la naissance de l’Action catholique spécialisée. Entre mythes et réalités (France) ».

Au programme, il y avait trois interventions des membres du bureau du GRACS dont vous pouvez télécharger les textes à partir de cette page :

  • « Les origines de la JOC-F en Midi-Pyrénées, réflexions autour de l’ouvrage de Pierre Baghi et Jean Suzanne », Anthony Favier.

Sur la naissance de la JOC-F dans les Midi Pyrénées

  • « Autour de l’œuvre de l’abbé Lacroix, les origines de la JAC dans le Jura », Claire Bailly Alemu.

Autour de l’œuvre de l’abbé Lacroix : les origines de la JAC dans le Jura

  • « Une histoire à écrire. La Jeunesse maritime chrétienne, esquisse d’un bilan historiographique et archivistique (Bretagne) », Brieuc Guinard

Les deux premières interventions concernaient un éclairage local à partir de récits déjà établis des origines de la JAC et de la JOC dans deux régions différentes. L’intervention de Claire Bailly sur la JAC était en outre ponctuée de quelques nuances sur le texte de l’abbé Lacroix à partir de son travail sur les archives de la JAC dans le même département. La troisième intervention décentrait quelque peu le propos puisqu’il était question des archives concernant la JMC et des différentes histoires possibles que celles-ci augurent, notamment sur les origines de ce mouvement très peu connu.

Cette seconde séance consacrée au « mythe des origines » se plaçait indirectement sous le patronage de Gérard Cholvy qui, faisant le bilan de ces années de recherches sur les mouvements de jeunesse, s’interrogeait sur « une observation facile à faire, [qui] avait frappé quelques témoins des premières rencontres au cours desquelles des anciens [des mouvements d’Action catholique spécialisée] s’exprimaient devant des historiens. Les premiers n’avaient-ils pas tendance à croire qu’avant eux rien n’existait, que tout avait vraiment changé avec eux, et parfois périclité dès lors que le temps des engagements de leur jeunesse était passé ? ».

A l’issue de cette deuxième séance de séminaire consacrée aux origines, il apparaît que la notion de « mythe » peut être éclairante pour aborder les débuts de l’Action catholique spécialisée. Les acteurs sociaux investis dans la création des premiers groupes ont pu rétrospectivement accentuer certains traits ou certains phénomènes, souvent avec le souci de souligner la nouveauté qu’induisait l’ACS et minimiser la parenté avec ce qui existait déjà/auparavant. Les historiens qui travaillent sur cet objet ne sont pas à l’abri eux-même dans leur récit de coller un peu trop facilement à cette vision conflictuelle de la rupture ou à simplifier la genèse des groupes. Plus qu’un « mythe des origines », il existe en fait plusieurs « mythes des origines ». Au cours de la séance, on a pu en relever deux particuliers :

  • le mythe de la création des premiers groupes « par le haut », selon la volonté d’un seul homme : un évêque, un directeur d’œuvres ou un prêtre particulièrement engagé. Cette vision des choses peut être accentuée si l’on exploite des sources diocésaines ou émanant des milieux ecclésiastiques. C’est le clergé qui tend à se présenter comme l’élément moteur du renouvellement de l’apostolat.
  • le mythe, au contraire, de la création « par le bas » sous l’impulsion des laïcs eux-mêmes et selon la logique d’une dynamique de masse qui occulterait les prêtres et tend à minimiser les parentés avec ce qui existait déjà/auparavant. Accentuée peut-être particulièrement pour la JOC-F et la montée glorieuse vers le grand rassemblement au Parc des Princes de 1937, cette mise en récit des origines tend à présenter des mouvements qui se développent rapidement car ils répondent à un besoin social et un désir des laïcs de renouveler leur mode de présence au monde. Cette vision occulte souvent le fait que c’est alors toute la société française, voire européenne, qui semble découvrir la force des organisations de masse et vibrer dans l’idée d’un renouvellement de la société porté par des groupes puissamment structurés.

Ces deux formulations des phénomènes sociaux ne sont d’ailleurs peut-être pas contradictoires mais également complémentaires. Comme dans la description de nombreux autres phénomènes sociaux mettant en jeu l’individuel et le collectif, il existe une difficulté à prendre en compte la part des deux.

Plusieurs pistes se dégagent également pour aborder cette période :

1° les mouvements d’ACS ne semblent pas naître uniformément sur le territoire français ni au même moment. Ils ne semblent pas suivre une logique simple ni linéaire comme le révèle à l’échelle de trois diocèses de la région Midi-Pyrénées l’ouvrage de Pierre Baghi et Jean Suzanne. La JOC-F ne précède pas forcément la JAC-F, un mouvement masculin ne précède pas forcément un mouvement féminin, un espace à dominante agricole peut accueillir une section JOC avant un espace à dominante urbaine et ouvrière, etc. Le processus d’affiliation de groupes pré-existants à un mouvement national d’Action catholique spécialisée ne semble pas systématique. La situation jurassienne reflète les processus complexes d’organisation institutionnelle au moment où les mouvements ne sont encore pas très bien structurés au niveau national. Des acteurs sociaux d’envergure natiionale, comme par exemple l’abbé Guérin ou Jeanne Aubert, première secrétaire nationale de la JOC-F, ou Jean Mondange, premier secrétaire national de la JOC, le père Lebret pour la JMC, semblent avoir un rôle capital dans la promotion du mouvement. Ils voyagent, correspondent, affilient, rencontrent des prêtres ouverts à de nouvelles méthodes pastorales qui, à leur tour, se chargent d’obtenir l’accord indispensable de l’évêque du lieu.

2° la concurrence entre mouvements d’ACS et d’ACG ou entre patronage et ACS est loin d’être systématique ni évidente même si on peut souvent la retrouver à travers des parcours personnels ou des témoignages. Pourtant, c’est souvent au sein du terreau militant de l’ACJF ou de l’univers du patronage que se détachent des laïcs soucieux de s’ouvrir à de nouvelles méthodes pastorales. Les liens, et la concurrence éventuelle, avec la Fédération nationale catholique ou d’autres groupes et ligues restent également encore à interroger. Ce sera d’ailleurs l’objet particulier de notre prochaine séance consacrée aux liens entre ACS et FNC.

3° il existe des héritages à déchiffrer. Quelle est la part réelle du Sillon mouvement dont la condamnation remonte déjà à une quinzaine d’années en amont dans les années vingt ? Quelle est la part d’une reconstruction mémorielle qui a pu vouloir établir à son profit un lien entre deux générations d’engagement catholique ? Se rattacher à l’héritage du catholicisme d’ouverture tel qu’a pu vouloir l’incarner le Sillon est peut-être un moyen de se donner un rôle positif, celui de l’essor d’une religion réconciliée à une modernité sociale et politique. Localement dans le Midi-Pyrénées ou le Jura on peut néanmoins retrouver chez certains prêtres, aumôniers de mouvements d’ACS, un attachement affiché à l’expérience du groupe de Marc Sangnier. Mais l’importance de ce lien reste bien souvent conditionnée par le poids et l’influence que l’on accorde à ces (rares) individus : il conviendrait ici aussi de recourir à une analyse plus poussée.

Ce qui ressort enfin, c’est l’importance du travail à accomplir sur le terrain. Pour la Jeunesse Maritime Chrétienne, mouvement laissé dans l’ombre de ses aînés JOC-JAC-JEC, une monographie pourrait faire avancer l’état des connaissances. La démarche micro-historique, à l’échelle d’un diocèse – et pourquoi pas à l’échelle encore plus fine d’un doyenné ou d’une paroisse – a toute sa pertinence. L’approche prosopographique, rendant compte des parcours de vie de militants, d’aumôniers ou, si c’est possible, de simples sympathisants pourrait permettre de mieux comprendre la genèse des mouvements. Qu’en est-il également des autres mouvements d’ACS qui ne se limitent pas aux seuls mouvements de jeunesse comme la LOC ou la LAC ? Quoiqu’il en soit, il faut constater l’abondance de sources et de méthodes encore à la disposition de chercheur.e.s pour aborder ce temps particulier que fut l’essor dans les années vingt des mouvements d’ACS.

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