Compte-rendu « Genre et Action catholique spécialisée, quels enjeux et quelles approches? »

S’inscrivant dans une série de réflexions historiographiques actuelles sur la problématique de genre dans les groupes religieux et particulièrement dans le catholicisme (cf. billet de présentation de la séance et le dernier numéro de la revue Chrétiens et Sociétés du LARHRA-Réséa), la séance du GRACS du 11 octobre 2012 a abordé, à partir de deux études de cas et des sources d’archives d’Action catholique spécialisée, la question du genre.

La séance a pris la forme d’une enquête de faisabilité sur l’emploi du concept de genre, comme processus d’assignation sociales d’identité à partir d’un emploi idéologique de l’idée de nature, dans des mouvements d’Action catholique spécialisée. Le genre n’apparaît pas forcément ni spontanément comme le plus facile à mobiliser tant l’idée sur laquelle s’est développée l’Action catholique — l’action par « milieu » par une élite « militante » — médiatise avant tout l’identité des individus par une catégorie (« agricole » « ouvrière » « étudiante ») plutôt que par le sexe/genre.

Néanmoins est-ce que les deux approches sont antagonistes ? Si l’action militante ou l’appartenance sociale médiatise l’identité de genre, ne les neutralisent-elles pas pour autant ? Quelles modalités de recherche sont donc mettre en place afin de rendre visible le genre dans l’analyse des mouvements d’ACS ?

Interrogations sur la pertinence du concept de genre

dans l’analyse des archives jurasiennes de la JACF

En partant d’un fonds de 500 lettres envoyées par des militant.e.s et aumôniers du mouvement à la secrétaire fédérale de la JACF jurassienne entre 1935 et 1958, Claire Bailly-ALemu s’est demandé s’il y avait un intérêt à intégrer le paradigme du genre dans son analyse, en sachant qu’elle voulait avant tout travailler sur les origines sociales et les parcours de militantes.

Pour illustrer son hypothèse de départ selon laquelle le facteur genre n’est pas forcément le plus pertinent pour approcher la compréhension des dynamiques militantes de la JACF, l’historienne a procédé à deux rappels:

  • Hélène de Villeneuve-Bargemont, secrétaire fédérale de la JACF qui reçoit les lettres est avant tout appréhendée comme l’héritière d’une tradition familiale au service de la paysannerie et d’une tradition sociale d’évergétisme voire de clientélisme électoral. La « maison », c’est-à-dire la généalogie familiale, est perçue comme l’instance majeure d’identification et de classement des individus. Hélène reste avant tout la figure résiduelle d’une société d’ordres fondés sur la naissance et sa fonction qu’elle décide d’exercer dans la société jurasienne s’inscrit dans une continuité, celle notamment de son grand-père, Albéric de Froissard, qui s’est illustré dans son engagement au service « de la terre ». Le genre serait moins explicatif dans cette situation que le parcours et l’héritage social.
  • En 1930, on parle encore de « paysan » comme d’une condition, d’un état, et non comme d’une catégorie socio-professionnelle. L’idée qui prédomine alors est celle d’une paysannerie comme un « monde à part » avec ses valeurs et ses intérêts spécifiques. Se développe une vision dichotomique de la société française basée sur l’opposition ville/campagne expression de l’opposition modernité/tradition. Ce système de représentation du rural est conceptualisé par l’historien Pierre Barral avec le terme d’ « agrarisme ». Ce paradigme est basé sur le postulat de l’unité du rural, donc de l’existence d’une « civilisation » ou d’un « monde » rural dont les membres auraient plus d’intérêts communs, dans le contexte de leur marginalisation économique et démographique, que dans leurs divisions internes. La JACF s’est développée dans le même esprit que la JAC. Elle devait permettre aux campagnes de se rechristianiser avec un apostat de milieu et créer les conditions nécessaires pour endiguer la « crise agricole » symbolisée notamment par l’ « exode rural ». Le but étant que « la femme reste à la terre » et assure « la survie sociale de la paysannerie ». Le postulat de l’unité du rural gomme donc les différences de sexe dans une certaine mesure en rendant les hommes et les femmes solidaires face à ce qui est perçu comme une crise de civilisation.

Dans les travaux de Claire Bailly-Alemu, la déconstruction de l’agrarisme passe avant tout en rendant visible les différences sociales et en ré-affirmant la diversité socio-économique de la paysannerie. Néanmoins, cette approche critique pourrait également se combiner par une mise au jour des différences de genre et, par exemple, la division sexuelle du travail. Dans les lettres du corpus étudiées, les « jacistines » ont intégré le discours agrarien. La perception qu’elles ont de leur condition le révèle : les militantes se sentent solidaire de la condition paysanne, c’est ce qui les définit en premier lieu. Les militantes et responsables de la JACF ne semblent pas se situer dans un rôle attribué par la différence des sexes mais, vis-à-vis d’Hélène de Villeneuve-Bargemont la dirigeante fédérale, dans un rôle déterminé par leur condition paysanne.

Peut-on finalement superposer deux paradigmes de recherche : celui de la déconstruction de l’agrarisme et celui du genre ? Avoir une seule clé de lecture dominante avec le genre comme variable ? Il y a une concordance possible : déconstruire « l’unité du rural » peut passer par une analyse en terme de genre en plus d’une analyse socio-économique. Comme le note Rose-Marie Lagrave « les frontières entre public et privé sont plus ténues en agriculture que dans toutes autres formes d’organisation du travail » et il convient de faire très attention à l’idée selon laquelle « la complémentarité entre hommes et femmes ne serait pas génératrice de conflit puisque ceux-ci trouverait directement leur résolution ou volonté de se taire dans ce bien supérieur : la pérennité de l’exploitation ».

Références

BARRAL, Pierre (1968) Les Agrariens français de Méline à Pisani, Paris : Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques, 388 p.

EL AMRANI, Frédérique (2012) Filles de la terre : apprentissages au féminin (Anjou, 1920-1950) Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 460 p.

LAGRAVE, Rose-Marie (oct.-nov. 1983) « Les agricultrices en France. Un bilan critique des recherches », dans Etudes rurales, n°92, pp. 9-40.

 

Genre et action militante, le féminin et le masculin

dans la JOC-F (l’exemple des années 1950)

Pour Anthony Favier, il est possible d’employer le genre comme une catégorie d’analyse pertinente des mouvements d’Action catholique spécialisée, même si cela ne s’inscrit pas vraiment dans la tradition de l’historiographie. Cette dernière a été particulièrement sensible dans l’étude de l’ACS à d’autres questions (processus de politisation, positionnements intellectuels et idéologiques par rapport  aux enjeux nationaux, mutations de la société française) que les enjeux des rapports hommes-femmes et les représentations culturelles du masculin et du féminin (même si ponctuellement cette question n’est pas absente).

En se plaçant dans le sillage des travaux de Joan Scott et le courant de l’histoire du genre, l’historien plaide pour un emploi justifié et circonstancié du concept de genre. Ce dernier peut être entendu comme le processus de signification des activités sociales qui établit un rapport hiérarchique entre les individus de sexe différent. Dans son dernier ouvrage, l’historienne américaine veut également montrer que les sujets ne se mobilisent pas forcément autour d’objectifs rationnels mais agissent également en fonction d’une identité idéale et « fantasmée » de groupe. Cela est particulièrement vrai pour l’identité de genre. Être un homme ou être une femme se comprend bien souvent à partir d’un discours hégémonique et homogène, excluant — ou du moins rappelant à l’ordre les divergents  —.  Ce discours global n’est pas à l’abri lui-même d’une évolution à travers le temps et selon les groupes sociaux et c’est là où l’histoire peut avoir un rôle éclairant dans les études de genre : pour montrer les compositions et les recompositions des discours identitaires.

Lorsqu’on aborde  l’histoire des mouvements d’Action catholique spécialisée, deux éléments sont d’emblée à prendre en compte. Le premier c’est que l’identité de genre y croise en permanence l’identité sociale qui la médiatise très fortement : que ce soit pour les ruraux de la JAC, les « ouvriers » de la JOC ou les étudiants de la JEC, il y a toujours une appréhension des identités de genre à partir d’une représentation plus ou moins idéale, « fantasmée » pour reprendre l’adjectif de Joan Scott, du milieu. C’est de surcroît, l’idéal chrétien qui informe le féminin et le masculin. Rappelé par les aumôniers ou dans la littérature grise du mouvement, il est extrêmement présent. `

Anthony Favier a argumenté dans ce sens à partir de différents documents (extraits d’articles issus de la presse du mouvement, résultats d’enquêtes-campagnes présentés sous la forme de « faits de vie » dans les compte-rendus faits aux sessions nationales, documents iconographiques) tous issus du fonds des Secrétariats Nationaux de la JOC et de la JOCF des années 1950 conservé aux Archives Départementales des Hauts-de-Seine. Lorsqu’on se penche sur ces sources, le genre apparaît rarement sous la forme d’un discours sur le « masculin » ou sur le « féminin » (ou si c’est le cas c’est de manière assez commune et classique, en harmonie avec des considérations sociales plus générales de l’époque) mais il est bien souvent appréhendé par l’appartenance sociale et la pratique militante. Autrement, et rapidement, dit, être un homme ou être une femme à la JOC passe davantage par l’énonciation de ce qu’est un bon militant ou une bonne militante du mouvement ouvrier. Il se distingue toutefois par une spécificité chrétienne qui le tient, par exemple, à distance des milieux communistes ou d’autres forces progressistes de l’époque, ce qui est particulièrement visible, dans les années 1950, sur la question du « travail féminin ».

***

En ce sens, la réflexion sur le genre à la JOC-F n’est peut être pas si éloignée que celle possible à la JAC-F, dans les deux cas, apparaissant une communauté idéale dans laquelle s’inscrirait les individus : d’un côté le « mouvement ouvrier » et de l’autre le « monde paysan »…

Bibliographie de la séance

Genre et histoire

LEE DOWNS, Laura (2006) « GENRE (Histoire du) », article tiré de: MESURE, Sylvie et SAVIDAN, Patrick (dir.) Dictionnaire des sciences humaines », Paris : Presses Universitaires de France, pp. 493-495  

SCOTT, Joan W  (2012) De l’utilité du genre, Paris : Fayard, 219 p.

Genre, laïcité et religion

COVA, Anne et DUMONS, Bruno (2012) Femmes, genre et catholicisme. Nouvelles recherches, nouveaux objets (France, 19e-20e siècles), « Documents et Mémoires », n°15, Chrétiens et Sociétés, Lyon : RÉSÉA-LARHRA, 210 p.

FINE, Agnès et LEDUC, Claudine (1995) « Femmes et religions », Clio, histoire, femmes et sociétés, n°2 : http://clio.revues.org/701 (page consultée le 11 octobre 2012)

DUBESSET, Mathilde et DERMENJIAN, Geneviève (2002) « Chrétiennes », Clio, histoire femmes et sociétés, n°15 : http://clio.revues.org/711 (page consultée le 11 octobre 2012)

ROCHEFORT, Florence (dir.) (2007) Le Pouvoir du genre : laïcités et religions 1905-2005, Toulouse : Presses Universitaires du Mirail, 272 p.

Le dossier « Pouvoirs, genre et religions » (2012) dans Travail, genre et sociétés, n°27, pp. 29-107.

Masculinités

AIRIAU, Paul (2007) « Le prêtre catholique : masculin, neutre, autre ? Des débuts du XIXème siècle au milieu du XXème siècle » dans RÉVENIN, Régis, Hommes et masculinités de 1789 à nos jours. Contributions à l’histoire du genre et de la sexualité en France, Paris : Autrement, pp. 192-207.

PIGENET, Michel (2002) « À propos des représentations et des rapports sociaux sexués : identités professionnelles et masculinité chez les dockers français », Le Mouvement social, 198, pp. 55-74.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :