Compte-rendu « Faire l’histoire des mouvements de jeunesse de l’Action catholique spécialisée sous l’Occupation »

Cette séance ne voulait pas tant présenter un bilan exhaustif des connaissances sur la période que de déterminer  en compagnie de l’historien Laurent Douzou des conseils préparatoires pour qui souhaiterait faire l’histoire des mouvements de jeunesse sous l’Occupation.

Ouverture : faire l’histoire des mouvements de jeunesse d’Action catholique sous l’Occupation

Dans un premier temps, Anthony Favier a présenté quelques idées générales sur l’histoire des mouvements de jeunesse d’Action catholique sous l’Occupation à partir principalement de la JOC.

La première difficulté pour aborder cette période c’est la grande diversité des situations que connaissent les mouvements eux-mêmes après l’armistice.

  • Dans la zone Nord, les mouvements sont soumis à l’ordonnance allemande du 28 août 1940 qui  théoriquement leur interdit toute activité. La question qui se pose est donc comment poursuivre une action. Les mouvements prennent le risque de l’illégalité et de la clandestinité,  alors que les sièges officiels des mouvements sont déplacés vers le sud (Lyon principalement). Mais si l’on suit Émile Poulat, les mouvements purent toutefois se mettre « à l’ombre de l’épiscopat » et poursuivre leurs activités en interprétant l’ordonnance allemande : l’Action catholique est une activité d’Église et ne relève pas du statut des associations normales (POULAT). La JOC paraît active. Elle poursuit ainsi la vente de calendriers, ouvre à Marly-le-Roy une université populaire et l’immeuble de l’avenue Soeur Rosalie à Paris héberge une quarantaine de permanents même si, événement à très forte valeur mémorielle dans le mouvement, son activité peut aboutir à l’arrestation de l’abbé Guérin, aumônier de la JOC, d’août à décembre 1943 (POULAT). Les mouvements élaborent toutefois une action moins ostentatoire, abandonnent les insignes et utilisent les correspondances privées.
  • Dans la zone dite libre, les mouvements se trouvent sollicités par le régime de Vichy qui a un regard positif sur tout ce qui est catholique et pourrait participer à la politique de regénération sociale. Les mouvements d’Action catholique disent toutefois, selon l’expression de Pierre Giolitto, un « oui mais » à Vichy cherchant à la fois de bénéficier des subventions du régime, animant pour lui ou avec son soutien des activités de jeunesse ou bénéficiant des formations qu’il anime (la maison des cadres d’Écully), tout en tâchant de préserver leur spécificité et craignant beaucoup la mise en place d’un mouvement de jeunesse unique (GIOLITTO). 1942 est aussi une année d’importants congrès dans les villes de la zone libre.
  • Dans les territoires rattachés à l’Allemagne (Alsace / Moselle), la situation est bien entendu encore différente (mais il n’existe pas à notre connaissance de travaux de type universitaire faisant consensus sur cette question).

Une chronologie fine et différenciée semble en tout cas importante. Ainsi, au sud, si les mouvements sont proches au début de la période du Secrétariat de la Jeunesse, ils prennent leur distance au cours de la guerre.  Le « Service National Jociste du Travail » ou SNJT s’émancipe ainsi de Vichy dès septembre 1941. De surcroît, si les mouvements sont souvent séparés et communiquent peu, après novembre 1942 et l’occupation allemande de la zone sud, les liens réapparaissent progressivement (LAGRÉE).

La situation contrastée des mouvements n’a pas non plus manqué de générer  des débats mémoriels ou historiographiques qui ne facilitent sûrement pas l’approche historique de la période. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous pouvons relever quelques grandes lignes de questionnements:

  • Autour du statut de l’action clandestine des militants d’Action catholique dans la zone occupée ou autour de la question du STO.

Relève-t-elle de la catégorie de la « résistance » ? Si le collectif d’anciens de la JOC gravitant autour d’Henri Bordais a offert des témoignages intéressants et très riches sur les activités de militants d’Action catholique en région parisienne (BEAUNEZ, BOURDAIS et al.), préserver les structures d’un mouvement revient-il nécessairement à résister ? Michel Lagrée parle davantage d’ une « forme de résistance », Étienne Fouilloux développe quant à lui l’idée d’une résistance « sans majuscule » pour les jocistes qui reconstituent les réseaux confessionnels en Allemagne  : « Objectivement l’Action catholique est en elle-même considérée comme une résistance (sans majuscule), dans la mesure où sa seule existence écorne le système totalitaire. Subjectivement les jeunes qui prennent le risque de la faire naître ont bien conscience de ce que peut coûter un tel geste, mais leur but est purement religieux : ils n’ont aucune intention de nuire ainsi à l’effort de guerre allemand, mais seulement de s’entraider pour survivre. Ils ne sont d’ailleurs pas condamnés pour sabotage. Les intégrer dans une quelconque résistance active, presque impossible dans le Reich où la fin de la guerre, serait donc erroné. » (FOUILLOUX, p. 79)

  • Autour de l’acceptation et du partage des valeurs du régime de Vichy.

Loin de se cantonner à un maréchalisme affiché, la JAC/F a pu se sentir proche de la plupart des valeurs et des principes affichés par le nouveau régime. Pétain n’était-il pas le « maréchal paysan » qui promettait le redressement national tant souhaité par les catholiques des années 1930, également convaincus que « l’esprit de sacrifice » devait l’emporter sur « l’esprit de jouissance » ? Si c’est autour de l’agrarisme que se constitue le principal point de rencontre, d’autres éléments tels l’anti-libéralisme ou l’anti-communisme font écho aux discours tenus par les jeunes de l’Action catholique. Et comme le note Vincent Flauraud :  « Il y a eu (…) convergence entre certaines thématiques déjà véhiculées par la JAC/F avant la guerre et le discours de Vichy. Ainsi en est-il de l’exaltation des valeurs terriennes, de la famille, du rôle traditionnel de la femme, voire du recours à des références chrétiennes. La JAC/F semble alors avoir profité des soutiens publics apportés à ses idéaux, ou s’être sentie légitimée par eux. Mais elle ne s’est pas comportée en instrument de propagande adhérant à la totalité du discours de Vichy : aucune attaque « en règle » contre les Juifs ou les Francs maçons, ni d’ailleurs contre d’autres groupes identifiés, n’a été relevée ». (Thèse Vincent Flauraud, p. 193)

  • Autour de la notion de « résistance  spirituelle ».

Née dans l’historiographie française pour désigner l’opposition au Troisième Reich et ses alliés au nom de la foi chrétienne et par refus de son idéologie païenne et raciste (selon le sous-titre du journal résistant Témoignage chrétien), ce concept, d’emploi délicat, a été retravaillé par l’historien Charles Molette dans un sens très particulier  dans son ouvrage controversée de 1993 En haine de l’Évangile. Il y réserve l’expression aux seuls jeunes arrêtés et tués en déportation en les distinguant des « chrétiens morts dans la Résistance patriotique ». Étienne Fouilloux nuance : « rien ne permet de minimiser la valeur de leur témoignage en Allemagne. Mais de là à leur réserver l’exclusivité de la ‘résistance chrétienne’, il y a une marge que tout historien averti de la grande diversité des itinéraires devrait se refuser de franchir » (FOUILLOUX). Il faut dire que la béatification par Jean-Paul II en 1987 de Marcel Callo au titre du martyre ou témoignage de la foi chrétienne a pu complexifier la réinterprétation mémorielle des événements. Dès l’enquête de l’abbé Guérin publié après guerre sous le pseudonyme de Grandmesnil, il existerait en fait tout une veine de récits et de mémoires sur les jeunes chrétiens issus de l’Action catholique partis en Allemagne et qui se prolonge jusqu’à des publications plus récentes comme celle de Paul Beschet Mission en Thuringe au temps du nazisme (1989) (CLÉMENT).

Enfin, paradoxalement, l’Occupation a pu être pour les mouvements un temps de dynamisme et d’innovation. Pour la JOC, la mise en place de l’ICO et la généralisation des modèles d’éducation populaire fortifie le désir de formation une élite chrétienne du milieu ouvrier. La guerre modifie également la ligne apostolique, atténuant l’idéal apostolique (« refaisons chrétiens nos frères ») au profit du « témoignage engagé » (LAGRÉE).

Références citées

BESCHET, Paul (1989) Mission en Thuringe au temps du nazisme, Paris : Éditions ouvrières, 245 p.

BEAUNEZ, Roger et alii (1989) Jocistes dans la tourmente. Histoire des jocistes (JOC- JOCF) de la région parisienne 1937-1947, Paris : Témoignage Chrétien, 219 p.

BOURDAIS, Henri (1995) La JOC sous l’Occupation allemande, témoignages et souvenirs d’Henri Bourdais vice-président national de la JOC à Paris de 1941 à 1944, Paris : L’Atelier, 224 p.

FLAURAUD, Vincent (2003) La JAC dans le Massif Central méridional (Aveyron, Cantal) des années 1930 aux années 1960, thèse d’histoire sous la direction de Gérard CHASTAGNARET, Université de Provence, 705 f.

FOUILLOUX, Étienne (1995) « La Résistance spirituelle : approche comparée », dans SAINCLIVIER, Jacqueline et BOUGEARD, Christian, La Résistance et les Français : enjeux stratégiques et environnement social, actes d’un colloque à Rennes des 29-30 septembre 1994, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, pp. 75-84.

GIOLITTO, Pierre (1991) Histoire de la jeunesse sous Vichy, Paris : Perrin, 969 p. ; en particulier le chapitre « les mouvements de jeunesse », pp. 496-547.

LAGRÉE, Michel (1995) « La JOC en zone occupée, d’après de nouveaux témoignages », dans SAINCLIVIER, Jacqueline et BOUGEARD, Christian, op. cit., pp. 141-154.

MOLETTE, Charles (1993) « En haine de l’Évangile » : victimes du décret de persécution nazi du 3 décembre 1943 contre l’apostolat catholique français à l’œuvre parmi les travailleurs requis en Allemagne (1943-1945), Paris : Fayard, 381 p.

POULAT, Émile « La JOC, la guerre et le nazisme », dans Cahiers de l’Atelier, n°470, novembre-décembre 1996, pp. 90-99 ou dans MARTENS, Stefan et VAÏSSE, Maurice (2000) Frankreich und Deutschland im Krieg (November 1942 – Herbst 1994) Okkupation, Kollaboration, Résistance, actes du colloque à l’ITP (Paris) des 22-23 mars 1999, Bonn, Bouvier Verlag, pp. 251-259.

De façon générale, on peut se reporter à la bibliographie de travail (actualisée au moment de rédaction de ce billet) :

GRACS séance avril 2012 Bibliographie mise à jour

Nathalie MAQUOI : La JOCF sous Vichy: l’exemple des fédérations de Lyon.

Dans son intervention, Nathalie Maquoi a retracé la vie de la fédération de Lyon de septembre 1939 à début 1944. On découvre que l’Occupation affecte la vie du mouvement mais ne l’interrompt pas. Les fédérations lyonnaises ont même une place particulière en raison de leur proximité avec la tête du mouvement :

MAQUOI, Nathalie (avril 2012) La JOC sous Vichy, l’exemple des fédérations JOCF de Lyon. GRACS

On peut retenir plusieurs idées de l’intervention de l’historienne :

  • À la faveur de l’Occupation, le mouvement accentue paradoxalement son action militante, concernant par exemple la formation professionnelle et ménagère dans le prolongement des années d’entre-deux-guerres. Il s’agit avant tout d’un désir de répondre pragmatiquement au problème du chômage des ouvrières. Cette action trouve bien entendu sur sa route l’État français. Dès octobre 194O la JOC a mis en place des « chantiers de travail » pour les jeunes, une circlaire de juillet 1941 en préconise la transformation en centre de pré-apprentissage et apprentissage. La JOCF structure une association pour l’éducation professionnelle, « Moissons nouvelles ». Si les années de guerre peuvent être vues comme des années de crise, elles sont aussi années d’innovation pour la JOCF. Le mouvement met en place un service de loisirs « Avenir et joie » à destination des jeunes des milieux populaires. À Lyon, le club « Avenir et Joie » propose ainsi des cours de natation à la piscine Garibaldi ou de patin à roulette au skating du boulevard de l’hippodrome. En 1944, le club rassemble 700 membres.
  • S’il y a une convergence évidente entre l’idéal familialiste du régime de Vichy et celui de la JOCF, la collaboration de l’un et l’autre ne va pas de soi. Jeanne Aubert perd son poste à l’école d’Ecully au printemps 1941. Si Moissons nouvelles, grâce à la « convention d’agrément », obtient une subvention (110 000F) du Secrétariat de la Jeunesse pour l’année 1942, le départ de Georges Lamirand marque un tournant. Les subventions se font plus rares et l’association, faute de financement, est dissoute en 1943. Le projet d’un mouvement de jeunesse unique autour des Équipes nationales créés en août 1942 reçoit une réception négative dans le mouvement (bulletin aux fédérales). Le Secrétariat Général participe aux réunions d’informations mais ne souhaite pas y engager les cadres du mouvement.
  • Enfin, à travers le récit biographique d’une militante, Andrée Brevet, Nathalie Maquoi montre une trajectoire catholique durant ces années de guerre qui aboutit à l’action clandestine.

Vincent FLAURAUD : La JAC-F dans le Massif central méridionnal (Cantal, Aveyron)

Vincent Flauraud a présenté une autre étude de cas concernant la JAC-F dans le sud du Massif central. Il a axé sa présentation autour de trois axes :

  • les années de la guerre peuvent être tenues pour des années de transformation. La JAC se diffuse et les groupes se multiplient (essor de 40%). La spécialisation l’emporte sur l’Action catholique générale comme, par exemple, pour les groupes de filles de l’Aveyron. Le profil social des dirigeants de la JAC/F reste lié au pouvoir ecclésial : il s’agit souvent d’enfants de notables ou de commerçants, il y a assez peu d’agriculteurs. À la JACF, les responsables sont souvent des institutrices de l’enseignement libre issues de familles ayant des vocations sacerdotales. C’est surtout vers la fin de la guerre que le profil  évolue et que s’opère un rajeunissement des cadres. À la JAC des hommes d’une quarantaine d’année laissent place à des hommes plus jeunes.
  • la convergence entre la JAC-F et Vichy se fait autour de l’agrarisme. Le mouvement reçoit l’agrément du Secrétariat National de la Jeunesse. Mais la presse jaciste locale parle en fait peu de politique. La personnalité du maréchal Pétain y est présente mais les thèmes même de la Révolution Nationale peu. Vincent Flauraud note également une évolution chronologique. Si le maréchalisme est fort avant 1941, il laisse place après 1942 à une ligne éditoriale plus teintée de scepticisme qui s’accentuera après l’instauration du STO. Les projets d’une jeunesse unique ou « neutre » sont reçus négativement. En ce qui concerne la mise en place de la corporation paysanne, plusieurs configurations existent : le réseau jaciste (JAC) est utilisé pour mettre en place la corporation (Cantal), la corporation fournit la logistique mais recherche des jacistes (JACF) comme formatrices (Cantal), les jacistes composent avec la corporation plus qu’ils collaborent avec, parfois l’ignorance domine (Aveyron), les jacistes demeurent à l’écart de la corporation. Le passage à la résistance concerne un pourcentage infime et reste une démarche individuelle.
  • la transformation des modalités de présence au monde. Les circonstances mêmes de la guerre (accueil de réfugiés) poussent à multiplier les opérations de solidarité, notamment en collaboration avec la JOC ou le MPF. La JAC investit également le secteur récréatif et la formation professionnelle. La seconde Guerre mondiale est chronologiquement tenue comme une période charnière pour la JAC-F, autour du rapport de 1943 de René Colson, on voit le passage d’une posture de conquête à une humanisme qui accompagne les changements sociaux. Ce schéma national et général ne se transpose pas parfaitement à l’échelon local, d’ou l’intérêt de développer des approches micro-historiques qui prennent en compte toutes les nuances. L’humanisme chrétien serait plus présent en Aveyron que dans le Cantal et plus marqué dans la JAC (poids des dominicains dans l’aumônerie) que dans la JACF.

Le regard de Laurent Douzou

Sans se présenter comme spécialiste des mouvements de jeunesse catholique, Laurent Douzou a livré quelques réflexions :

  • il est parfois intéressant de partir de la notion de culture politique comme dans l’ouvrage de l’historien Pierre Laborie sur l’Opinion française sous Vichy (voir bibliographie). Comme pour les socialistes ou les communistes, les catholiques disposent d’une culture propre mais il faut également isoler des figures.
  • la défaite constitue l’événement central de cette période. Comment faire face à une situation inédite surtout si on est issu de tradition aussi grande que le catholicisme pour relever le défi ? La tradition peut être un obstacle, on cherche des réponses toutes faites ce qui peut ne pas fonctionner dans une situation aussi « exceptionnelle ».  Alors que jusqu’à présent les catholiques ne voulaient/devaient/prétendaient pas se commettre avec le politique, ils s’y retrouvent confrontés.
  • durant cette période la chronologie reste fondamentale, le temps n’est plus un temps ordinaire, il est précieux et dense, d’où l’importance d’être rigoureux et précis. Mais la chronologie de ces mouvements ne semble pas être très différente de celle de la société dans son ensemble
  • il importe de sortir de la penser duale résistance/collaboration, la majorité reste « attentiste ».  L’ambivalence doit toujours être intégrée à l’opinion. Mais une minorité ne vaut pas l’autre, l’une finira seule et isolée.
  • les congrès organisés sous forme des fêtes de la jeunesse en 1942 sont des événements durs à interpréter ; à cette époque, les gens rêvaient de tenir congrès et ce qui a pu apparaître comme une chance inouïe a pu se révèler un piège.
  • nécessité de revenir sur les textes, les discours, qui révèlent une culture, une identité.
  • il n’y a pas de résistance sans transgression et elle reste difficile pour les catholiques.
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