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DAFLON Alexandre (1996) La « Jeunesse Ouvrière Chrétienne » suisse (1932-1948)

Fribourg : Editions Universitaires, «Aux Sources du temps présent»,  284 p. 

Cet ouvrage est tiré d’un mémoire d’histoire de licence suisse (master 2 français) de l’Université de Fribourg. L’auteur, Alexandre Dafflon, y présente l’implantation de l’Action catholique spécialisée en Suisse à partir d’une étude qu’il a réalisée sur les sources imprimées du mouvement et des entretiens oraux.

L’implantation de la JOC en Suisse

Dans une première partie, l’auteur fait le récit de l’implantation de l’Action catholique spécialisée en milieu ouvrier en Suisse. Dans un premier chapitre, l’historien resitue ainsi l’intuition fondatrice du père belge Joseph Cardijn dans un triple contexte :

  • celui du catholicisme des années 20-30 qui est marqué par la crise des oeuvres paroissiales et du patronage hérité du XIXe. Ont pu également jouer l’essor d’une sensibilité catholique sociale depuis l’encyclique Rerum Novarum de 1891 et l’enseignement sur l’engagement des laïcs du pape Pie XI.
  • le contexte de l’après-guerre marquée par un désir de démocratisation et de plus grande égalité entre individus,
  • mais aussi le contexte proprement hélvétique.

Le catholicisme suisse repose alors sur des oeuvres paroissiales, issues principalement du mouvement de reconquête face au Kulturkampf et organisées autour d’une élite de notables conservateurs encadrant des laïcs : les «Piusvereine». L’Action catholique spécialisée parvient toutefois à s’implanter, après un premier échec dans le Jura suisse, à Genève. Il faut dire que la ville connaît alors une forte urbanisation, l’extension de ses faubourgs ouvriers, les soubresauts de la crise économique, le développement grandissant des utopies séculières (socialisme, nationalisme, communisme) concurrentes du catholicisme et plusieurs expérimentations pastorales catholiques à destination des milieux populaires (par exemple : l’Oeuvre Apostolique de Jésus Ouvrier du Père Schuh) . En 1932 apparaît ainsi l’Action des Jeunes Travailleurs Chrétiens (ACJ) qui s’inspire largement des méthodes de la JOC belge. Originellement le nom JOC est écarté, le mouvement récuse une appartenance trop ouvrière et revendique davantage une implantation parmi les «commis de bureau». Ce n’est qu’en 1934 que l’ACJ devient officiellement la JOC suisse, la réception des différentes délégations jocistes venant porter leurs pétitions auprès du Bureau International du Travail à Genève en 1935 et le congrès international de 1936 (après celui de Bruxelles et avant celui de Paris) marquent l’affiliation définitive du mouvement de jeunesse que l’abbé Cardijn promeut à l’international.

L’auteur montre très bien les réticences qui marquent le lancement de la JOC (chap 2). Il y a celles du clergé d’abord : les évêques craignent que l’importation d’un modèle étranger se fasse contre les réalités suisses et nuisent à l’autonomie du mouvement. Les curés ont peur que les groupes remettent en cause le système paroissial. Des critiques viennent également des mouvements de catholiques sociaux (cercles d’ouvriers, syndicats) comme en France et Belgique davantage que des milieux conservateurs. A travers l’étude des échanges entre les dirigeants de l’ACJ et ceux du mouvement des Jeunes Travailleurs (catholiques sociaux), Alexandre Dafflon montre la divergence des deux projets : «les premiers ont pour but unique l’action sociale, syndicale et politique sur les bases de l’enseignement pontifical. L’ACJ a une toute autre finalité : un apostolat unissant indissociablement le domaine religieux ou spirituel et le domaine social en se concrétisant dans un christianisme intégral» (p. 85). Malgré les débats entre Action catholique spécialisées et catholicisme social, la JOC se propage en Suisse. Il est impropre toutefois de parler de mouvement national. Retraçant le développement numérique et géographique du mouvement, l’historien montre comme sa présence reste limitée aux zones industrielles de l’arc allémanique ou du Jura horloger et des faubourgs urbains. L’implantation reste limitée à la zone romande, les germanophones restant fidèle au regroupement en «Jugendvereine» spécifiques et le Tessin étant davantage sensible au modèle italien d’Action catholique.

Alexandre Dafflon montre bien comment les années quarante marquent un tournant pour le mouvement (3ème chap). La situation géopolitique pousse la JOC suisse de limiter ses contacts avec l’étranger et d’une certaine manière s’affranchir un peu de la tutelle franco-belge. La rencontre des jocistes mobilisés et des jeunes de leur âge constitue un choc que l’auteur rapproche ce qu’a pu être le Front Populaire pour les jocistes français. L’historien montre comment le mouvement passe alors d’un «discours d’amicale ouvrière» à une action plus marquée et un «effort d’intégration du christianisme dans vie quotidienne» (p. 103). Les jocistes désirent désormais ouvertement des réformes sociales et peuvent prendre position en faveur de certaines revendications ouvrières. Le 1er Mai est désormais célébré. Alexandre Dafflon montre le rapprochement le christianisme et le monde ouvrier à travers l’analyse de deux événements marquants pour la JOC suisse : le rassemblement de Fribourg (1943) qui précède le Congrès de Genève (1944) auquel participent 20 000 personnes dont 4 000 jocistes. Ce qui apparaît comme une radicalisation entraîne une crise majeure de 1944 à 1948 à la faveur d’un changement d’aumônier national. Cette crise, qui mobilise d’anciens dirigeants nationaux de la JOC française ou belge mais aussi les abbés Guérin et Cardijn, se concluent in fine par un changement de responsables (aumôniers et permanents) mais laisse des traces durables sur le mouvement dont les effectifs ont considérablement fondu. Pour l’épiscopat, le modèle franco-belge a révélé ses limites : l’organisation vertical et national «supra-diocèsain» et non «inter-diocésain» place le secrétariat national dans une position trop hégémonique, la dérive vers les mysticisme ouvrier est grand, et la poursuite de  la libération ouvrière l’emporte sur le véritable but de l’Action catholique. Alexandre Dafflon montre comment s’établit un hiatus entre la conception théologique du clergé suisse attachée à un laïcat comme prolongement de l’action des prêtres, d’une part, et celle grandissant de laïcs appartenant à l’essence même de l’Eglise, d’autre part.

Caractériser socialement la JOC

Dans une deuxième partie, l’historien abandonne le traitement chronologique au profit d’une analyse plus thématique des structures, du fonctionnement et des discours de la JOC-F. Alexandre Dafflon essaie de caractériser la pédagogie par trois éléments :

  1. une pédagogie de la découverte, partant d’une enquête au ras du social à travers de l’enquête, se gardant des abstractions, et aboutissant à une réflexion collective originale.
  2. une spiritualité qui assimile tous les jeunes travailleur.ses à des fils.filles de Dieu et cherche à voir le Christ présent au travail quitte à déplacer les limites classiques données à l’Eglise dans le cadre paroissial.
  3. un idéal ambitieux de catholicisme intégral et de reconquête.

L’historien analyse également le projet social et religieux de la JOC-F. Il met au jour un certain type de christianisme où se mêlent la fierté d’être chrétien, l’importance d’une liturgie et des grands rassemblements, et la figure mystique du Christ ouvrier proche des souffrances des Jeunes Travailleurs. Sur un plan plus politique, il pointe la forte tendance intransigeante au sens d’Emile Poulat ou intégraliste à la Jacques Maritain à l’origine du mouvement. Ce dernier récuse un positionnement binaire gauche ou droite et se garde à distance des grandes mobilisations idéologiques de l’époque (nationalisme, socialisme, communisme) même s’il peut exister dans les années quarante un tropisme vers la pensée de Gonzague de Reynold ou vers le programme de la Révolution Nationale menée en France par le Maréchal Pétain. Après guerre, le mouvement prend ses distances vers le nationalisme autoritaire. La vision de la société par la JOC-F puise à plusieurs sources : la doctrine sociale de l’Eglise, le personnalisme de l’entre-deux-guerres et la défense de la famille. Dans l’entre-deux-guerres, le travail des femmes mariées est vue de manière encore extrêmement négative. L’auteur pointe également le positionnement original de la JOC pour le suffrage féminin dès 1945. Cela se fait toutefois au nom d’un discours profondément naturaliste et différentialiste : la douceur des femmes devant tempérer la «froideur des hommes» dans la vie de la cité.

***

En conclusion, Alexandre Dafflon rattache davantage la JOC-F à l’intransigeantisme même si des engagements ponctuels politiques ou sociaux ont pu être pris au nom de la solidarité ouvrière. Il dresse un bilan en demi-teinte du mouvement d’Action catholique spécialisée qui n’est pas parvenu à répondre aux objectifs qu’il s’était fixé (la lutte contre la déchristianisation) mais a pu marqué de nombreux parcours individuels, être une pépinière de cadres et de militants et faire évoluer la perception des laïcs au sein de l’Eglise et précéder les évolutions que permettra le Concile Vatican II.

Citations

Sur le moment qui a vu la naissance de l’ACS :

«les organisations de jeunesse qui naissent à la fin du XIXe siècle sont une transition entre les oeuvres de présence de la jeunesse catholique et les mouvements de jeunesse que connaîtra le XXe siècle. Malgré un grand prestige acquis au cours des années, ces organisations ne semblent plus dans l’entre-deux-guerres adaptées aux circonstances. La Grande Guerre n’a pas peu contribué à l’émancipation d’une adolescence plus libre, mais plus responsable aussi, le conflit mondial a rapproché les hommes et fait naître le désir de plus de démocratie et de fraternité, tant au niveau national qu’au plan international, tant au point de vue politique que social» (p. 21) 

Sur le conflit entre chrétiens sociaux et ACS :

«Le conflit entre la JOC naissante et les chrétiens sociaux peut sembler anecdotique. Il n’en est rien. En prenant ses distances à l’égard des chrétiens sociaux genevois, la JOC proclame son originalité foncière et sa volonté d’indépendance face aux tenants du «politique d’abord». Cette volonté d’indépendance liée aux origines «intégralistes» du mouvement et que d’aucuns qualifient d’orgueilleuses, se justifie par les finalités apostoliques du mouvement. En effet, comment gagner le milieu vraiment populaire, traditionnellement travaillé par le socialisme, en arborant l’étiquette de ceux qui sont ici considérés, à tort ou à raison, comme des ‘briseurs de grèves’ ?» (pp. 87-88) 

Sur l’altération de l’ecclésiologie qu’entraîne l’action jociste :

«La JOC base sa vision de l’Eglise sur l’équipe et sur la présence des chrétiens dans le quartiers. La communauté ecclésiale se définit au quotidien dans les réalités concrètes de l’existence, dans un rapport d’égalité entre chrétiens, même si la structure hiérarchique d’Eglise n’est pas foncièrement niée.» (p. 165) 

Sur la différence de méthode entre syndicats chrétiens et JOC-F :

«Les problèmes étudiées sont le plus souvent liées à la vie quotidienne des jeunes travailleurs. La JOC place en effet très haut le critère de la proximité des questions étudiées et des solutions envisagées. Plutôt que de peser des vastes problèmes qui remettent en cause l’ensemble des structures sociales, la méthode jociste privilégie le critère qualitatif et réaliste. Double exigence de proximité, puisque les difficultés quotidiennes sont débattues par ceux-là mêmes qui les vivent. En cela, la JOC se démarque nettement des formations politiques et même syndicales à qui elle reproche de débattre de questions trop générales et abstraites.» (p. 169)

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